Rapport moral prononcé par Romain Vignest, président de l'APL, lors de l'assemblée générale du 18 mars 2007 (rapport adopté à l'unanimité)

 

Chers Collègues,

Il y a un peu moins d’un an, notre association discutait avec ses invités de l’enseignement du français à l’école primaire. En effet, refusant de réduire le débat à la seule question, cruciale assurément, de l’apprentissage de la lecture, nous voulions souligner l’importance qu’il y avait à restaurer un enseignement spécifique, méthodique et consistant de la grammaire et à familiariser les enfants dès leur plus jeune âge avec la littérature. Aujourd’hui, force est de constater que nos idées, de bon sens, ont progressé et que « grammaire » n’est plus un gros mot. Notre association a approuvé, non sans quelques réserves toutefois, le rapport du professeur Bentolila, en ce qu’il prône l’enseignement de la grammaire de phrase, et se félicite de l’attention appuyée que lui a portée le ministre. Cependant, l’horaire qu’il a glorieusement annoncé — trois heures hebdomadaires à l’école primaire, une heure et demi par semaine au collège, pour la grammaire, l’orthographe et le vocabulaire — paraît bien insuffisant et ne fait pas en tout cas de la maîtrise du français le « socle du socle », comme le préconisait notre doyen… Au reste, nous ne savons pas encore comment la commission chargée d’inscrire ladite maîtrise dans ledit socle et, partant, de rédiger les programmes de français de l’école primaire et du collège, a conçu l’enseignement de la langue ; nous savons moins encore ce que les gouvernants à venir feront de ses travaux…

Cette ambiguïté caractérise ces douze derniers mois. Le nouveau doyen du groupe des lettres, l’inspecteur général Philippe Le Guillou, a exprimé, lors de l’audience qu’il a accordée à notre association en novembre dernier, une conception de l’enseignement des lettres qui n’est pas éloignée de la nôtre et rompt en tout cas avec les années Weinland, une conception humaniste, qui privilégie le sens et la beauté des œuvres, cherche à « forger le goût des élèves, leur sensibilité, à leur donner une échelle de valeurs, à les ouvrir sur l’universel ». Il semblerait à l’entendre, comme au dire du Professeur Antoine Compagnon, membre du Haut Conseil de l’Éducation que nous avons rencontré en janvier, que les programmes concoctés par la commission « enseignement humaniste », présidée par Marc Fumaroli et animée, entre autres, par Michel Jarrety, s’inspirent des mêmes principes et reviennent, au lycée, à une organisation chronologique du programme, enterrant registres et objets d’études. Puisse ce projet ne pas être un mirage, qui n’a pas été publié, alors qu’on nous dit que sa rédaction est terminée ! Puisse-t-il ne pas s’abîmer dans les remous qui suivront les élections imminentes ! Les écueils sont nombreux qui séparent le navire du port et des salles de classes, si tant est qu’il en ait pris le cap, si tant est qu’il soit vraiment le navire attendu…

À cet égard, ni dans les propos de Philippe Le Guillou ni dans ceux d’Antoine Compagnon, nous n’avons pu discerner quoi que ce soit de rassurant concernant les langues anciennes. Au contraire, loin d’envisager la redéfinition et la réévaluation de leur statut dans notre système scolaire, le doyen s’est contenté de fustiger leurs « fossoyeurs », ceux d’entre nous qui pêchent par leur excessive exigence ; le second ne se rappelait plus ce qu’il avait lu de la commission Fumaroli les concernant… J’ajoute que les nouveaux programmes, dont nous dirons un mot tout à l’heure et sur lesquels les professeurs sont appelés à se prononcer — selon cette nouvelle tendance à rechercher une onction frauduleusement démocratique chez les seuls pratiquants de la modernité électronique et pédagogique et après imprimatur des IPR —, ces nouveaux programmes ne sont pas rassurants, ils assujettissent les textes au politiquement correct de l’« éducation citoyenne », qui n’a rien à voir avec l’instruction du citoyen. Nous savons ici que le traitement des langues anciennes est symptomatique de l’état général de l’école et je crains fort que le mutisme voire l’agacement auquel nous sommes confrontés à leur propos ne traduise en vérité ce rejet du passé, certes plus discret, moins ouvertement barbare, qui est la marque de fabrique du pédagogisme.

Au reste, d’autres textes nourrissent nos angoisses. D’abord le rapport de l’IGEN et — chose significative — de l’IGAEN sur « l’évaluation des mesures prises pour revaloriser la série littéraire au lycée », rapport remis au ministre en juillet dernier mais diffusé en octobre, présente une analyse qui n’est pas toujours erronée, qui parfois rejoint la nôtre, mais dont les conclusions, d’ailleurs très vagues et fragilement articulées à leurs prémisses, révèlent essentiellement l’embarras des rédacteurs devant ce qui paraît être à leurs yeux le principal handicap de cette série : celui d’être littéraire, donc passéiste. Ensuite l’arrêté du 19 décembre 2006 « portant cahier des charges de la formation des maîtres en IUFM », qui organise l’encadrement du corps professoral du recrutement à la retraite et l’asservissement de l’enseignement à des fins sociétales et économiques, qui planifie, ou, à tout le moins, permet l’éradication définitive des maîtres et leur remplacement par des « employés ».

La question de la formation des maîtres mérite qu’on s’y attarde, parce qu’elle illustre le flou dans lequel nous nous trouvons. Nous avons été pour le moins surpris du discours que nous a tenu, manifestement de bonne foi, Monsieur Antoine Compagnon. Il a souligné que le nouvel arrêté mettait les concours de recrutement à l’abri de toute dénaturation pédagogiste, fait remarquer que la formation continue qu’il prévoit pourra être disciplinaire, que sa rigueur vise uniquement l’école primaire, dont la situation est désastreuse, considère que les dix compétences exigées du professeur, tout droit issues des sciences de l’éducation et des protocoles européens, ne sont qu’un os à ronger pour leur praticiens, remarque en outre, et à juste titre, que l’intégration des IUFM par les universités sera l’occasion pour ces dernières de reprendre en main la formation des professeurs et de l’arracher aux griffes des didacticiens. Mais il ne semble pas envisager tout l’avantage que les ennemis du savoir peuvent tirer d’un tel texte et reconnaît lui-même avec dépit que, dans certaines académies, l’intégration des IUFM se fait au profit de ceux qui les tiennent déjà et auxquels une université complaisante offre sa légitimité scientifique pour des raisons idéologiques ou simplement vénales. Ne faudrait-il pas tenir plus fermement le gouvernail ? Mais est-ce encore possible ou estime-t-on que, dans la conjoncture européenne et administrative actuelle, pour subvertir les dogmes on ne peut que libérer et encourager l’initiative des uns et des autres, localement ?

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La situation actuelle est donc ouverte à tous vents. Elle autorise aussi bien des espoirs modérés et de vives inquiétudes. Elle résulte de l’absence d’une volonté politique résolue de servir le savoir et les candidats à l’élection présidentielle paraissent incapables de s’extraire des formules vagues et convenues, des querelles d’argent et du cadre conceptuel tracé par les experts de ces trente dernières années, incapables d’accoucher d’une pensée véritablement audacieuse. Nous ne demandons pas mieux que de les y aider et nous avons demandé, avec nos partenaires de la Conférence des présidents d’associations de professeurs spécialistes, à les rencontrer. Deux seulement ont pour le moment consenti à nous recevoir : Ségolène Royal et François Bayrou…

Il est d’autant plus précieux de créer et d’entretenir des relations, tant avec l’Institution qu’avec nos partenaires. Nous ne pouvons que nous féliciter d’avoir enfin renoué le dialogue avec l’Inspection générale, dialogue suspendu depuis plusieurs années et essentiel à la pertinence même de notre action d’association de professeurs. Nous pouvons également compter pour précieux le contact pris avec le HCÉ en la personne d’Antoine Compagnon, qui nous a accueilli avec cordialité et à qui nous transmettrons régulièrement nos analyses. Il nous a été impossible en revanche d’être reçu au ministère à un niveau satisfaisant, même dans le cadre d’une audience collective comme celle que nous avons demandée à propos du nombre de postes mis au Capes. Ce refus laisse d’ailleurs pensif sur la réelle volonté de l’actuel ministre d’entendre un autre discours que celui des experts qu’il prétend remettre à leur place… Mais, en matière de ministre, il est à présent trop tard pour avoir des regrets. Pour les mêmes raisons, nos contacts avec les parlementaires noués en 2004 et en 2005, au moment où se préparait la loi d’orientation sur l’éducation, n’ont pas eu de prolongements en 2006 : pouvait-il en être autrement à l’approche de l’élection présidentielle ? Il serait souhaitable cependant de les réactiver, quand le futur ministre souhaitera immortaliser son nom par une nouvelle réforme historique.

L’APL a par ailleurs toujours accordé une grande importance au combat collectif. Nous avons ainsi la satisfaction d’avoir contribué au premier chef à la relance de la Conférence des présidents, qui s’était assoupie après le vote de la loi Fillon. Nous avons largement inspiré sa véhémente motion sur les IUFM, nous avons joué un rôle décisif d’intermédiaire entre la Conférence l’APHG, association puissante qui se tenait à l’écart de ses travaux depuis cinq ans. La Conférence devrait, dans les semaines qui viennent, réunir toutes les disciplines littéraires, artistiques et technologiques ; les scientifiques quant à eux ne paraissent malheureusement pas récupérables à ce jour…

Nous conservons par ailleurs avec Laurent Lafforgue une relation chaleureuse et nous comptons, à son invitation, parmi les premiers signataires de l’Appel pour la rénovation de l’école, que nous avons pu amender. On peut regretter cependant qu’à ce jour cet appel n’ait réuni que 8 000 signatures et que plusieurs associations, qui en partagent pourtant les revendications, aient refusé de s’y joindre pour diverses raisons. Peut-être les artisans de cet appel aurait-il dû affirmer davantage leur attachement à l’école républicaine et à la démocratisation de l’enseignement. Une conférence de presse aura lieu entre les deux tours, à laquelle nous participerons si précisément nous n’y sentons aucune ambiguïté quant à ces questions.

En revanche, aucune action commune n’a été entreprise avec nos partenaires de la Cnarela, de Sauver les lettres ou de Sauvegarde des Enseignements Littéraires, faute d’évènements susceptibles d’en susciter sans doute. Nous pourrons tenter, sur la série L notamment, de les solliciter pour défendre notre conception des humanités, notre attachement au trivium classique en particulier, puisque ces associations ou collectifs semblent se rapprocher de nous sur ce point. Mais c’est avant tout sur elle-même que doit compter notre association, sur la rigueur de ses analyses, la fidélité à ses valeurs et la solidité de notre expérience : de notre discours dépend notre capacité à convaincre.

Malheureusement, il ne suffit pas de compter sur la bonne foi de ceux qui contrôlent l’éducation nationale ou de ceux qui dirigent le pays : il nous faut peser. Cela implique que nous diffusions davantage nos positions et nos travaux pédagogiques, qui en sont la traduction vivante ; l’évolution du climat général nous permettra peut-être d’abonner, dans les mois qui viennent, quelque CRDP voire quelque IUFM à notre Bulletin. Il faut aussi et surtout que nous parvenions à étoffer nos troupes, problème vital qui se pose cruellement à toutes les associations de professeurs, et que nous n’avons pas encore réussi à résoudre. Nous avons certes enregistré un certain nombre d’adhésions depuis la dernière assemblée générale, mais ce n’est pas suffisant et nos forces vives se réduisent à un petit nombre de personnalités généreuses et efficaces, mais non point surhumaines. Aussi devons-nous nous réjouir des trois nouvelles candidatures au Comité, qui, peut-être, deviendront plus tard des candidatures au Bureau, et veiller à ce que nos adhérents soient entendus et se sentent écoutés. Nous devons, et c’est ma responsabilité au premier chef, veiller à ce que le fonctionnement de l’association, notamment la communication au sein de nos instances, quel qu’en soit le truchement, soit exempt d’ambiguïté et interdise tout malentendu ou tout sentiment d’exclusion. Nous devons veiller à ce que chacun, les piliers de notre association comme les nouveaux adhérents, sache que son dévouement est précieux. Notre cause est juste et nécessaire ; nous ne pourrons y amener nos collègues et la servir victorieusement que dans cette confraternité, qui est aussi un aspect de l’humanisme.

Je vous remercie.