Rapport moral prononcé par Romain Vignest, président de l'APL, lors de l'assemblée générale du 22 mars 2009 (rapport adopté à l'unanimité)

anciens éditoriaux

Chers Collègues,

 

Lourde de dossiers cruciaux, des nouveaux programmes de français à la « mastérisation » en passant par la réforme du lycée, l’année qui s’achève a également confirmé le développement et le rayonnement que la précédente avait permis à notre association, en France bien sûr, où nous sommes notamment redevenus les interlocuteurs que nous n’aurions jamais dû cessé d’être, mais aussi à l’étranger, où nous avons pu porter une conception de l’enseignement qu’aucune institution ou association française n’exprimait depuis longtemps. Je commencerai donc par faire l’état de nos forces avant d’en exposer le déploiement.

A la suite de la campagne que nous avons menée entre novembre et janvier derniers, le nombre de nos adhérents s’est accrû de 8%. Nous pouvons toutefois déplorer que ce recrutement ne soit pas plus important auprès des nouveaux lauréats des concours. Se refusent-ils à mener sur notre métier, leur métier, la nécessaire réflexion dont l’APL est emblématique et qui devrait aller particulièrement de soi pour les professeurs d’une discipline de sens ? Ou, pis encore, redoutent-ils de contrevenir aux directives intellectuelles de leurs formateurs ou de leurs IPR ? Espérons qu’ils sont simplement trop sollicités par leur entrée dans le métier et dans la vie active pour contracter des engagements que leurs aînés ne sont d’ailleurs guère plus nombreux proportionnellement à choisir : on sait la légendaire pudeur des professeurs de lettres… Il est cependant indispensable que nous persévérions. Notre colloque de Marseille sur « la langue française et la Méditerranée » en sera la prochaine occasion, et doublement : nous nous adresserons à nos collègues, tout spécialement à nos jeunes collègues puisque nous serons accueillis – chose inédite – par l’IUFM, et les actes de ce colloque seront publiés par le CNDP, dans la collection même où parurent ceux de notre université d’été de 1999 sur « l’image et le cinéma dans l’enseignement des lettres ».

Car il ne s’agit pas seulement de faire adhérer, mais aussi de nous faire connaître, de diffuser nos idées et nos méthodes, d’accroître notre renommée, d’illustrer notre conception d’un enseignement secondaire irrigué par la recherche universitaire. C’est pourquoi nous mènerons à la rentrée prochaine une campagne d’abonnement auprès des bibliothèques universitaires et que nous envisagerons avec le CNDP la possibilité de distribuer notre Bulletin, dont la maquette sera rénovée en juin, auprès des CDDP et CRDP. D’autres projets sont en cours, comme l’édition d’un recueil des chroniques de Georgette Wachtel sur la littérature européenne contemporaine, et le projet, suggéré par le président Guinard, d’un colloque commun à l’APL et à deux association amies sur les relations des littératures espagnole, italienne et française et leurs rapports à la latinité et à l’hellénité. Ainsi, outre notre table ronde désormais annuelle consacrée à des questions pédagogiques d’actualité, nous essaierons organiser plus fréquemment ce genre de manifestations plus scientifiques mais destinées à nos collègues du Secondaire.

Au-delà même de nos frontières, l’APL a toujours accordé une grande importance à la francophonie. Là encore notre prochain colloque, colloque international, en témoigne. Il s’inscrit dans la continuité immédiate de nos activités de l’année passée et des relations que nous y avons nouées. En juillet dernier en effet, l’APL, représentée par notre vice-président Michel Serceau et moi-même, était à Rabat pour parler de la place de la littérature et du cinéma dans la formation de la personne et du citoyen, à l’invitation de l’AMALEF[1], dont le président, Ahmed Fertat, interviendra à Marseille, et de l’Académie de Rabat. Deux jours après, Michel Serceau défendit sa candidature à la vice-présidence de la FIPF lors du Congrès mondial de Québec, où je tentai de faire entendre un discours inouï en cette fédération, celui de l’humanisme. Bien sûr, nous n’avons pas eu la divine surprise de voir Michel élu, mais nous avons tissé, avec des collègues d’Afrique et du Moyen-Orient surtout, des liens chaleureux et prometteurs, que poursuivront, je l’espère, de futurs échanges et une action concertée lors du prochain Congrès, qui se tiendra à Durban.

J’y insiste, ces activités sont notre raison d’être et notre singularité : d’autres associations militent, mais nous, nous ne faisons pas qu’exprimer, nous incarnons notre conception du métier, nous participons de sa pérennité et de son renouvellement. Si une actualité difficile nous a parfois un peu écartés du cœur de notre mission, nous ne l’avons jamais oublié ; la richesse de notre Bulletin l’a toujours attesté, sous la docte et exigeante houlette de Jean-Noël Laurenti. Il convient, aujourd’hui que des programmes plus conformes à nos vues sont en vigueur, d’y consacrer les ressources dont nous disposons et la reconnaissance que le ministère a bien voulu enfin nous accorder.

Précisément, les nouveaux programmes de français pour le Collège, qui, arrêtés l’été dernier par le ministre, entreront en vigueur à la rentrée prochaine pour la Sixième, représentent, avec les nouveaux programmes de français de l’école primaire, que l’assemblée générale a approuvés ici même l’an dernier, un enjeu majeur pour l’avenir de notre discipline — de notre discipline, donc de l’école, car non seulement notre discipline conditionne l’accès aux savoirs et leur structuration dans l’esprit des élèves, mais elle est le paradigme de l’enseignement en général, de ses méthodes comme du prix qu’on y accorde à la culture et à la vraie formation de l’esprit.

Je n’entrerai pas dans le détail de ces programmes, dont nous parlerons concrètement cet après-midi avec nos spécialistes, Mireille Grange et Hélène Solnica. Je soulignerai juste leurs trois caractéristiques essentielles : le retour de la grammaire de phrase, enseignée spécifiquement et méthodiquement, le retour des textes littéraires, étudiés pour leur sens et pour l’exemplarité de leur langue dans une perspective à la fois rhétorique et historique, l’abolition du cadre contraignant et délétère de la séquence didactique, remplacée par la « période », elle-même conçue comme une unité d’enseignement, des liens étant possibles entre les différentes composantes du cours de français. Ces programmes ne sont certes pas parfaits, mais ils rompent avec les funestes errements précédents et correspondent, sur les trois points que je viens de rappeler aux revendications qu’a constamment portées l’APL. De fait, c’est la première fois depuis 1987 que notre association a été impliquée dans la rédaction finale de programmes scolaires.

Elle s’emploie aujourd’hui à en surveiller l’application sur le terrain, malgré l’hostilité et le travail de sape mené, dans quatre académies au moins, par certains idéologues de l’inspection pédagogique régionale, défenseurs acharnés et sophistiques de la macédoine séquentielle. Face à cette rébellion, l’Inspection générale ne réagit pas… Aussi avons-nous dû saisir, documents à l’appui, le cabinet du ministre, qui avait piloté la mise au point de ces programmes. Dans ces circonstances on comprendra la signification que peuvent aussi prendre notre colloque de Marseille et la résonance qui lui est donnée. Il faudra enfin nous soucier des manuels, qui sont, malheureusement, la véritable existence d’un programme.

La refonte des programmes de français doit évidemment se poursuivre au lycée. D’après nos informations, les programmes prévus correspondent à nos demandes. Leur application, initialement prévue à la rentrée 2009 a été reportée en même temps que la réforme du lycée. Cette dernière a sollicité notre association dès avril dernier, nous conduisant, avec nos partenaires de la Conférence des présidents d’associations de professeurs spécialistes devant la commission présidée par le sénateur Legendre, à l’Élysée, au ministère bien sûr et auprès du recteur de Gaudemar à qui le dossier fut un temps confié. On sait ce qu’il est advenu de ses propositions, et l’APL ne les regrette pas. Ce que nous regrettons en revanche, c’est que l’occasion ait été manquée d’en finir avec un système dont nous avons maintes fois analysé la perversité. Entre l’usine à gaz et l’effilochement des enseignements qu’on nous proposait et les réactions corporatistes, politiciennes, épidermiques de certains, le lycée n’a pu bénéficier du débat qu’il méritait. Notre association a fait et maintient ses propositions : nous ne sommes pas opposés à l’instauration d’un tronc commun complété par des enseignements modulaires mais annuels — système qui répondrait à notre analyse du déséquilibre des séries actuelles, certaines proposant moins de disciplines que d’autres —, nous demandons la disparition des options de détermination en seconde et leur remplacement par une option obligatoire, technologique ou humaniste, et le maintien d’une option facultative, nous refusons bien sûr, pour l’enseignement général, la spécialisation des établissements et réaffirmons notre attachement à des horaires, des programmes et un examen nationaux (sur ce dernier point, nous devons reconnaître que les mesures prises par le ministère nous ont rassurés et pérennisent l’existence d’un baccalauréat terminal et national). Nos propositions, qui ont été reprises par la Conférence des présidents, nous allons les défendre encore, comme de bon sens, et nous voulons croire que la nomination d’un médiatique commissaire pour suivre ce dossier n’enterre pas la réflexion sérieuse que nous escomptons.

Mais l’enseignement n’est possible qu’avec des professeurs, des professeurs convenablement formés et correctement recrutés ; l’enseignement n’est possible qu’avec des professeurs qui ont un savoir à transmettre. La question de la réforme du Capes et de ce qu’improprement on a appelé sa « mastérisation » nous occupe, et nous préoccupe, également depuis un an. Elle nous a même menés à rencontrer la CPU, et même la CDIUFM2 ! Je ne vais pas entrer dans la chronique d’une véritable bataille, qui se poursuit. Elle tourne autour de la suppression de l’année de stage et de la tentative des IUFM, soutenus par le ministère de l’enseignement supérieur et la CPU et riches d’arguments financiers et fonciers qu’on oublie souvent, de retrouver leur place avant le concours, dans la maquette de masters « professionnels », et d’infléchir la nature des épreuves du Capes dans un sens pédagogiste qui renforcerait par répercussion leur importance en amont. Le dernier communiqué commun des ministres de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur présente deux avancées consistantes. D’abord, il annonce l’aménagement de l’année d’entrée dans le métier, avec un service allégé, accompagné, pour autant que le souhaite la recrue, par des collègues expérimentés, une formation « continue initiale », théorique et disciplinaire, dispensée par des universitaires en relation avec l’inspection : nous devons veiller à l’exécution effective de cette annonce dans des horaires convenables. Ce communiqué prévoit aussi la suspension, que nous espérons bien transformer en suppression, de l’épreuve de « connaissance du système éducatif » — dont la vérification doit relever, non du concours, mais de la hiérarchie du fonctionnaire — et son remplacement par une épreuve disciplinaire. Nous croyons par ailleurs savoir que le ministère a décidé de porter de deux à trois le nombre d’épreuves écrites au Capes de lettres modernes ; il serait évidemment incompréhensible qu’il n’en soit pas de même, a fortiori, au Capes de lettres classiques. Nous demandons en outre que l’épreuve pratique ne consiste plus en une épreuve sur dossier mais, selon la formule imaginée par le président Cancès, en l’exposé, apprécié pour son contenu et sa pédagogie, d’un point de grammaire au programme du Collège, en français au Capes de lettres modernes, en français, en latin ou en grec au Capes de lettres classiques, ce qui garantirait et la maîtrise de la grammaire de phrase par les nouveaux professeurs et la mise en œuvre des nouveaux programmes de français du Collège. Se posera encore le problème du financement des études ainsi prolongées (notamment pour les agrégatifs).

De fait, le péril se situe avant le concours, dans ces masters « professionnels » ou masters « d’enseignement » mis en place à l’avantage des IUFM, notamment dans les petites universités, qu’ils dominent, et saturés de deux fois cent huit heures de stages en pratique accompagnée puis en responsabilité, dispositif qui compromettrait largement la formation disciplinaire des candidats au concours. Même si les épreuves du Capes sont disciplinaires et même si l’année d’entrée dans le métier offre une véritable formation pratique (ce qui n’est pas encore assuré), la pression exercée à l’intérieur des universités sur des étudiants pas forcément très éclairés – on y revient – ne permet pas de s’en remettre à leur bon sens. En outre, la délivrance de tels masters par l’Université équivaudrait à une reconnaissance de l’aptitude à enseigner et menacerait par conséquent l’existence des concours. Enfin, nous estimons, si l’on veut que le niveau de formation des professeurs ne baisse pas, que tous les masters doivent contenir une part de recherche disciplinaire (ce que le ministre de l’éducation nationale prévoit dans sa lettre d’avant-hier au secrétaire général de la FSU), au moins au niveau de l’ancienne maîtrise, dont tous les agrégés et la majorité des certifiés actuels sont titulaires. L’APL va donc, avec ses partenaires, se battre résolument sur ce front. Mais il est bien évident que les universitaires, qui l’ont abdiquée jusqu’au jour où ils se sont trouvés directement menacés, ont une immense responsabilité à assumer dans l’affaire, pour l’élaboration des masters comme pour l’orientation des étudiants qui viennent d’obtenir leur licence.

On le voit, notre association a agi sans relâche – et outre ceux que j’ai déjà nommés, je voudrais remercier de son efficacité et de sa disponibilité notre secrétaire générale, Evelyn Girard, que sans l’impatienter je sollicite presque tous les jours par téléphone ou par courriel ! Ces actions, l’APL les a menées à force de textes, d’audiences, d’entretiens, seule ou avec d’autres selon la nature des dossiers, toujours avec honnêteté et rigueur. Elle continuera ainsi, ferme sur ses principes, précise et ouverte dans ses propositions, sans jamais verser dans la caricature, dans l’amalgame ou dans l’attaque personnelle, à

uerba animi proferre et uitam inpendere uero.

Je vous remercie.

[1] Association marocaine pour l’enseignement du français et des littératures d’expression française.

[2] Conférence des Présidents d’Université, Conférence des Directeurs d’IUFM.