Rapport moral adopté lors de l’Assemblé générale du 2 avril 20061

par Henri Guinard, président de l'APL

 

 

Mes chers collègues,

 

 

Ce rapport moral sera bref : ce n’est pas parce que nous manquons de temps — de fait nous en avons peu, compte tenu du programme de l’après-midi — mais d’une année à l’autre, tout a été dit (ou presque). Autant faire ressortir les traits dominants de la conjoncture actuelle, ceux du moins qui intéressent l’avenir proche de l’A.P.L. afin d’assigner, tous ensemble, des objectifs clairs et réalistes à notre action. Je souhaite donc laisser place à une discussion constructive.

 

 

Nul ne s’étonnera que je commence par rappeler la situation critique de l’enseignement des lettres dans le secondaire : nos élèves y arrivent de plus en plus ignorants, leurs compétences (maîtrise de la langue) continuant de diminuer comme inexorablement : ignorance de la grammaire, pauvreté du vocabulaire, difficultés à lire et à écrire. Nous le constatons au lycée comme au collège. Les étudiants pataugent en licence, le premier cycle du parcours LMD.

Plus grave : on constate une indifférence croissante, du moins au collège et en Seconde dans les lycées, aux œuvres de l’esprit aussi bien à l’oral qu’à l’écrit. Cette indifférence devient refus d’une culture perçue comme « ringarde ». Ainsi s’établit une frontière qui vaut souvent rupture entre l’identité de ce qu’on appelle « les jeunes » et le corps enseignant investi d’une mission théorique de plus en plus difficile.

Néanmoins ce dernier réagit dans la diversité ; les uns entendent résister, malgré les contraintes exercées par des programmes chargés d’évacuer la pensée de l’enseignement, d’autres, bien plus nombreux aujourd’hui, soutiennent par idéologie ces programmes au nom de l’innovation, de la convivialité (bien vivre avec ses élèves), et de la postulation pédagogiste (l’élève au centre du système). Mais la majorité « font leur travail » et se taisent parce qu’ils se satisfont d’un emploi perçu d’abord comme valorisant : ils exercent leur pouvoir, si limité soit-il, dans leurs classes, en croyant imiter leurs maîtres de jadis, en croyant avoir conquis le droit au respect qu’ils ont eux-mêmes éprouvé. L’I.U.F.M. a très souvent fabriqué cette image du métier : l’on est plus respectable par ce que l’on représente, par une forme en quelque sorte, que par son autorité intellectuelle. Autant que possible, on joue dans les collèges et dans les lycées : I.D.D. et T.P.E. aident à se désennuyer, et même à croire qu’on détient une part d’initiative dans la science, illusion « valorisante », quoique on se sente parqué dans le secondaire.

Mais la plupart de nos collègues ont l’impression, quelle que soit leur attitude face à leur public comme aux programmes, de la vanité de leurs efforts : ils souffrent sans l’avouer de leur déclassement social progressif. Bref, enseigner aujourd’hui se réduit à un gagne-pain nullement déshonorant, mais peu flatteur, à plus forte raison quand on enseigne les lettres (la philosophie venant ensuite), lieu privilégié de formation à la liberté de sentir, de penser et d’agir. D’ailleurs nombre de nos jeunes collègues entrent dans la carrière sur la pointe des pieds en se disant qu’ils ne feront pas « ça » toute leur vie. Certes on instruit mieux dans quelques établissements ; l’on ne se contente pas d’y survivre et les élèves y sont demandeurs de savoir, pas seulement de résultats aux examens. N’est-ce pas là le pire des scandales au sein d’une République incapable désormais de rester elle-même ? le profil sociologique détermine entre autres le projet d’établissement de sorte qu’on apprend moins bien ici qu’à côté, que l’égalité des chances n’est pas assurée même au sein de l’institution.

 

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De mars 2005 à avril 2006, quoi de neuf ? Presque rien : année plate. Le Ministère de l’Éducation Nationale ronronne activement (dans le sens des économies budgétaires : coupes sombres dans les postes offerts aux concours), poursuit prudemment la mise en œuvre de la réforme Fillon, pousse à l’occasion un cri indigné : voici la méthode de lecture globale sur la sellette, sans préparation sérieuse, au risque de faire hurler les apôtres de mauvaise foi, les « spécialistes » syndicalistes selon lesquels la « méthode globale » ne serait plus appliquée. Du reste le Ministère est accaparé par d’autres problèmes, plus politiques : le mouvement anti-C.P.E. constitue un véritable danger dans la perspective des échéances de 2007. Pourtant force est de se demander, sans vouloir s’immiscer dans un problème qui dépasse le champ de notre activité, s’il n’y a pas de rapport entre cette politique d’égalité des chances et l’absence de discours « fort » sur l’école. Il y a un an, un peu plus, l’A.P.L. attendait autre chose. Et si d’aventure le Ministre est interrogé sur les programmes des écoles et des collèges, il répond en substance « tout va bien ».

Le Haut Conseil de l’Éducation, « débarrassé » de Laurent Lafforgue (lequel a agi selon toute vraisemblance comme s’il se sentait particulièrement inutile en pareille instance), abonde dans le sens du pouvoir politique.

Et malgré le changement de Doyen, le groupe des Lettres de l’Inspection Générale s’efforce de faire appliquer grâce au concours d’une centurie d’I.P.R. des programmes jugés trop mal compris, et parfois, par conséquent, reformulés.

Le pouvoir ne bouge pas !

Qu’en est-il des nôtres ? A-t-on bougé davantage ? Ne parlons pas des syndicats dont le premier objectif est d’affirmer leur existence, et pour tel d’entre eux, son hégémonie. L’A.P.L., il est vrai, rencontre, ici ou là, des oreilles plus sincèrement attentives. Ce sont des oreilles syndicales : on peut partager des points de vue, mais les fins ne sont pas les mêmes.

Ce qui me préoccupe davantage, c’est le comportement des associations et de leurs fédérations.

J’avoue, en ce qui concerne la F.I.P.F., que nous nous sommes à tort désintéressés de son activité. Nous sommes membres de la F.I.P.F. et nous le resterons, même si son orientation nous paraît souvent en contradiction avec notre lutte en faveur d’un enseignement littéraire : on penche d’un côté vers la francophonie comme principe et comme fait mondial, sous toutes ses formes, et de l’autre vers la refondation de l’humanisme : le français inséparable de ses sources grecque et latine. Il ne s’agit pas forcément d’un différend, mais d’une différence qu’il convient de surmonter, en maintenant une présence au sein de la F.I.P.F.

« Sauver les lettres », collectif avec lequel j’ai longtemps souhaité l’alliance, s’est montré sectaire. L’idéologie politique, contrairement à nos principes, y prédomine. « Sauver les lettres » pratique l’exclusion et, de ce fait, affaiblit un combat qui devrait être commun. De plus, la stratégie des « coups médiatiques », caractéristique de « Sauver les lettres », me paraît inopérante pour faire face au naufrage de notre triple discipline. La recherche d’unité dans l’action me paraît primordiale.

[...]

 

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Que fait l’A.P.L. dans ce contexte si sombre ?

Il faut dire avec force que grâce au site Internet, les adhésions reprennent (beaucoup moins grâce à la présence militante dans les établissements, hélas !), et nous sommes lus, comme le dira sans doute Romain Vignest, moins pour nos prises de position que pour nos analyses littéraires, qu’il s’agisse d’études de textes ou d’articles de synthèse. Je l’avoue, c’est encourageant même si le Président de l’A.P.L. à juste titre est incapable de s’accommoder du désintérêt relatif dont souffrent les questions d’orientation.

Je crois aussi que l’autorité de l’A.P.L. n’a pas cessé de grandir cette année. De notre campagne chez les parlementaires de l’année dernière il reste quelques traces : des députés et des sénateurs continuent de nous servir de relais auprès du Ministre qui n’a pas toutefois daigné nous recevoir.

Nos contacts se multiplient avec des concitoyens, pas seulement enseignants, qu’intéressent les problèmes d’éducation, le rôle de l’institution scolaire. C’est une indication capitale pour l’avenir de l’A.P.L. et celui de notre triple discipline. Bref, l’A.P.L., de plus en plus ouverte, est en mesure de rendre service, peut-être comme elle ne l’a jamais été.

Malheureusement, comme c’est le cas de multiples associations, elle manque de « bras » : peu de personnes à sa tête assurent la vie de l’A.P.L., tandis que des élus (Bureau, Comité), souvent choisis hâtivement, par nécessité, s’empressent d’abandonner leurs charges, même leur adhésion, parce qu’eux-mêmes ne trouvent pas leur compte — savent-ils bien pourquoi ? — dans leur éphémère engagement, sans explication explicite. Comment ne pas s’en déclarer déçu, en toute lucidité, comment ne pas y voir un symptôme de plus de la maladie de notre profession ? Cela ralentit, en tout cas, toute action d’envergure. Il appartient à ceux qui démissionnent d’une façon ou d’une autre de dire pourquoi — il y faut du courage — et de suggérer, de proposer de nouvelles lignes d’action, sans sombrer pour autant dans l’activisme aveugle qui ne fait pas partie de notre culture, je veux dire ici, dans cette association. L’activisme est une forme de démission ; il est voué à l’échec.

Pourtant notre responsabilité vis-à-vis des lettres, vis-à-vis de notre jeunesse, nous interdit toute forme de démission puisque c’est dans les langues et dans les textes où nous puisons tous, professeurs et élèves, futurs citoyens, notre imagination collective, notre sensibilité d’hommes, la compréhension de notre civilisation, que nous trouvons force et confiance face aux incertitudes de l’avenir.

 

 

L’A.P.L., dans une société qui se cherche, association claire et rigoureuse, association de professeurs conscients de leurs responsabilités, sous peine d’être récusés par la jeunesse, l’A.P.L., responsable aussi face au monde, quelle que soit la part qui lui revient du débat entre les hommes, cette A.P.L. à l’autorité grandie, contre le défaitisme institutionnel et la démagogie, doit encore s’affirmer et se renforcer. À vous de parler.

 

Henri Guinard

2 avril 2006


1. Adopté à l’unanimité moins deux abstentions.