Rapport moral prononcé par Romain Vignest, président de l'APL, lors de l'assemblée générale du 30 mars 2008 (rapport adopté à l'unanimité)

 

Mes chers Collègues,

 

Les douze mois qui viennent de s’écouler ont été marqués par des changements politiques importants, qui se sont aussitôt déclinés dans la sphère des affaires scolaires : le nouveau Président de la République a voulu, nous y reviendrons, quatre mois après son élection,  adresser une lettre « aux éducateurs », le nouveau ministre de l’éducation nationale, par ailleurs ancien collègue, est de longue date un contempteur réfléchi du pédagogisme ; ajoutons, parce que cela n’a pas été, depuis, sans poser des problèmes et susciter nos inquiétudes, que son ministère s’est vu privé de toute compétence sur l’enseignement supérieur.

Il convient dès maintenant de reconnaître que ces changements ont offert à notre association une audience qu’elle n’avait pas eue depuis près de quinze ans, puisque nous avons été reçus, en septembre dernier, par le ministre lui-même, certes avec nos partenaires mais en petit comité, après l’avoir été par l’un de ses conseillers en juin et par le conseiller pour l’éducation du Président de la République. Qui plus est, ces entretiens n’ont pas semblé de pure forme et ont inauguré des échanges, sinon fournis, du moins suivis et l’assurance de pouvoir transmettre efficacement nos analyses au plus haut niveau.

En ce qui concerne le cœur de notre propos, c’est-à-dire l’enseignement des lettres, elles ont été bien accueillies et je crois que nous pouvons être raisonnablement optimistes quant aux futurs programmes de français des collèges et des lycées. Les témoignages que je reçois de palinodies d’inspecteurs pédagogiques régionaux devenus ardents défenseurs des grands textes, du sens et de la grammaire sont à cet égard très significatifs de l’évolution à venir, ainsi que l’attention inédite que portent à nos travaux des journalistes ou des élus tels que les auteurs de La République du courage, qui citent notre rapport sur le collège.

Notre exigence que soit respectée la liberté pédagogique des professeurs a également été satisfaite, puisque les futurs programmes ne comprendront aucune prescription méthodologique et qu’en aucun cas les instances collectives mises en place par la loi Fillon ne pourront imposer leurs vues au professeur, seul maître de son enseignement.

 

Toutefois, il s’en faut de beaucoup que ce rapport moral soit un péan, tant ces mesures encourageantes semblent fragilisées par la mobilisation des tartuffes de la démocratisation par l’impuissance et de la modernité dans l’indigence ; tant, surtout, elles paraissent hypothéquées par une remise en cause sans précédent des structures mêmes de l’enseignement français.

L’accusation, certes éculée mais si facile à rafraîchir, d’imprimer à l’école une direction passéiste et réactionnaire, est d’autant plus dangereuse qu’elle trouve une résonance dans les ambiguïtés du discours présidentiel, analysé par Henri Guinard dans notre Bulletin. Comment ne pas s’inquiéter en effet quand Nicolas Sarkozy évoque un « nouveau savoir, fruit de la combinaison des disciplines », quand il déplore que « les enfants restent enfermés dans les classes » ou qu’il affirme qu’« il nous faut revoir notre façon de transmettre », autant d’échos à l’idéologie anti-scolaire, celle de l’élève au centre, de l’enseigner-autrement, de la trandisciplinarité, que nous avons combattue, et qui, sous couvert d’innovation pédagogique et d’épanouissement personnel, a organisé la détresse intellectuelle et morale des jeunes Français. Dès lors, le dessein de revivifier l’école républicaine, celle qui instruit, celle qui place le savoir et la formation de l’intelligence en son centre, ce dessein dont nous voulons croire qu’il est celui du ministre actuel semble bien vulnérable aux assauts pédagogistes.

Aussi sommes-nous inquiets de ce que sera la réforme du lycée, dont rien ne filtre, mais dont le rapport de l’IGEN et de l’IGAEN[1] sur la série L augurait déjà mal. Pouvons-nous espérer une classe de seconde qui ne soit plus pervertie par l’effet délétère des enseignements de détermination et une série littéraire franchement centrée sur les disciplines de sens, caractérisée par un apprentissage spécialement approfondi de la pensée, qui exigerait par conséquent un contenu culturel spécialement riche et une distance intellectuelle suffisante, qui exigerait notamment l’inscription d’une langue ancienne dans le tronc commun, étudiée en corrélation avec le cours de français, plutôt que la plaisanterie vicieuse de la philosophie en Première ? Pouvons-nous l’espérer alors qu’associations, syndicats, experts dénoncent, qui le favoritisme corporatiste et rétrograde dont jouiraient la série L et les humanités de la part du ministre, qui le retour du cours patrimonial et magistral (!), qui l’iniquité du baccalauréat ? Pouvons-nous l’espérer, quand la secondarisation du premier cycle universitaire se voit entérinée par la loi Pécresse, et par là même privilégiée la perspective d’un lycée unique aux cursus modulaires ? Pouvons-nous l’espérer, alors que tout a été fait pour qu’échoue la réforme de l’hypokhâgne indifférenciée, menée à moyens constants, en mêlant confirmés et débutants, et qui, pour être restée au milieu du gué, n’avoir pas osé aller jusqu’aux concours, se heurte, dans le meilleur des cas à la nonchalance, bien souvent à l’insolence des étudiants ? Voilà l’exemple même de ce que nous devons craindre : des réformes de la dernière chance, préparées tout exprès pour échouer et donner raison à l’ennemi. Il faudrait beaucoup de fermeté et d’habileté pour que les demi-mesures ne sapent pas la reconstruction de l’école dans ses fondations.

Et cela d’ailleurs peut-il suffire ? Car c’est précisément l’architectonique scolaire française que de récents rapports veulent passer par pertes et profits. Le rapport de la conférence des directeurs d’Iufm, le livre vert de la commission Pochard, le rapport Attali et, dans une moindre mesure mais peut-être plus insidieusement, le rapport du député Guy Geoffroy, s’en prennent, présentant sa singularité en Europe comme une aberration, au système républicain, et d’abord aux concours nationaux de recrutement. Un recrutement régionalisé et professionnalisé, l’annualisation des services, la bi ou la polyvalence de professeurs « compétents » du primaire au lycée, la souveraineté des conseils d’administration, toutes ces propositions, certes rebattues depuis des décennies mais qui font soudain l’objet d’un tir nourri, sont-ils l’ultime contre-attaque des ennemis de l’école acculés à la défaite ou constituent-ils le seul véritable programme que des mesures rassurantes mais dérisoires voudraient tant bien que mal dissimuler ? Il est bien difficile d’être optimiste, quand on sait qu’elles sont l’expression des recommandations de l’Union européenne et de l’OCDE, qu’elles ont l’assentiment de nombreux élus de droite et de gauche, pour des raisons différentes mais convergentes, et qu’elles correspondent aux aspirations des milieux économiques, qu’elles seront facilitées enfin par la loi relative aux libertés et aux responsabilités des universités, qui ne garantit ni l’avenir de nos études à l’Université, ni la préparation disciplinaire aux concours de recrutement. En vérité, notre école se situe à un moment crucial de son histoire, qui doit décider d’un avenir républicain, son maintien définitif dans la sphère du politique au service de l’instruction des citoyens, ou de sa liquidation libérale.

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Dans un tel contexte, l’action de notre association doit être déterminée, mais également circonspecte, au risque sinon que la véhémence de la critique fasse le jeu de ses pires adversaires. Cette action a été particulièrement dense, et ce malgré le trop petit nombre de bras qui, parmi ses membres mêmes, s’emploient à la tâche. Nous avons multiplié les textes, au premier rang desquels nos « propositions pour une meilleure liaison entre l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur », élaborées avec Michel Serceau, les  « principes et orientations de l’APL pour les futurs programmes du collège et du lycée » ; ce sans cesser de publier des articles particulièrement représentatifs de notre vision des lettres et de l’enseignement, études, tribunes ou témoignages, attestant de son succès quand elle est mise en pratique – je pense à l’article « Quatrième à Pantin… » d’Hélène Solnica. Nous n’avons jamais laissé passer un événement qui concerne l’école sans le commenter, qu’il s’agît de la Lettre aux éducateurs analysée par Henri Guinard, de l’affaire Guy Môquet, mise en lumière par Georgette Wachtel, de la loi Pécresse étudiée par Jean-Noël Laurenti, ou encore de la question des séries du lycée, de l’enseignement de la philosophie en Première L, de la remise en cause par certains de l’inscription d’une langue ancienne au tronc commun des hypokhâgnes… Et nous continuerons tout à l’heure avec le rapport Pochard et les programmes du primaire.

J’ai en outre personnellement pris la plume pour écrire aux collègues d’autres associations ou aux journalistes qui oubliaient de nous consulter sur des questions que nous avions pourtant traitées, sur la série L par exemple. J’ai ainsi pu m’entretenir avec quelques journalistes, jusqu’à jeudi dernier pour Le Monde de l’éducation ― ce qui est un précédent ! et publier un entretien dans La Voix du Nord.

L’APL a continué à se montrer disponible pour l’action collective, indispensable condition de l’efficacité, voire de l’audibilité de notre discours. Nous avons eu la joie de défendre enfin, au ministère, avec nos collègues de Sauver les lettres, de la Cnarela, de SEL, de l’APLAES et de l’association Guillaume Budé, le trivium classique qui est l’un des fondamentaux, comme on dit maintenant, de notre association, et même l’une de ses raisons d’être. Mais c’est surtout avec nos partenaires de la Conférence des présidents d’associations de professeurs spécialistes que nous avons le plus collaboré. Dès le début de la campagne pour l’élection présidentielle, les positions de la conférence avaient été envoyées aux candidats ; des représentants de Ségolène Royal et de François Bayrou, ainsi que Monsieur Jean-Pierre Chevènement, nous reçurent. Dès après l’élection, l’Élysée et la rue de Grenelle connurent nos exigences. De prochains entretiens se préparent avec les présidents d’Universités et, à nouveau, au ministère sur la question des concours, que la Conférence défend ardemment. Son poids s’est en outre renforcé du retour effectif et décisif de l’APHG, retour dans lequel l’APL a joué un rôle déterminant. Néanmoins, si la Conférence sait être énergique dans l’affirmation de ses principes et, partant, dans la protestation, elle peine à élaborer des propositions, a fortiori un programme commun ; l’échange que nous avons eu sur la série L, à l’occasion de notre dernière assemblée générale, avec l’APHG, l’APPEP et la Cnarela, et auquel nous avions également convié la Société des langues néo-latines, n’a pas eu de suites et les initiatives des uns sont rarement partagées, ou même relayées, par les autres. La difficulté à recruter des militants, commune à toutes nos associations, n’y est sans doute pas pour rien.

[...]

De fait, vous l’aurez compris, chers collègues, le moment n’est pas au relâchement et au gaspillage de nos forces.

Je vous remercie.

[1] Inspection générale de l’éducation nationale et Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale.