Rapport moral prononcé par Romain Vignest, président de l'APL, lors de l'assemblée générale du 28 mars 2010 (rapport adopté à l'unanimité)

anciens éditoriaux

Copieuse et brillante année, celle qui, selon la temporalité propre à notre association, s’achève aujourd’hui. Inaugurée le 22 mars 2009 par nos deux collègues, Mireille Grange et Hélène Solnica, qui nourrirent de leur expérience notre table ronde sur la mise en œuvre des nouveaux programmes de français au Collège, la clôture en fut, hier, une journée d’étude riche, stimulante et fréquentée, à laquelle a particulièrement œuvré Jean-Noël Laurenti et qui donnera lieu à une nouvelle publication de l’APL, prévue aux éditions Kimé : « Enseigner les humanités : enjeux, programmes et méthodes de la fin du XVIIIe siècle à nos jours. » « Nouvelle » car, entre temps, nous avons célébré à Marseille, où nous accueillit Michel Serceau, « la langue française et la Méditerranée » ; les actes de ce colloque, international et de haute tenue, publiés par le CNDP, connaissent, en France et à l’étranger, un succès de librairie qui accroît avec dignité le rayonnement de notre association. Et si nous avons reçu la Méditerranée, nous nous y sommes déplacés également : entretenant nos précieuses relations avec nos amis marocains de l’AMALEF, dont le président, Ahmed Fertat, m’avait invité en 2008 et nous a honorés de sa présence à Marseille, Alain Vauchelles a représenté l’APL en juillet lors des rencontres « Cinéma et éducation » de l’académie de Rabat.

Notre publication aussi a été rénovée : devenue Revue de l’APL, elle a changé sa robe et sa maquette. La rubrique cinéma, dirigée par Michel Serceau et Alain Vauchelles, devrait être prochainement pérennisée. Nous avons certes échoué à la faire distribuer par les CRDP et CDDP, mais le succès de notre ouvrage fera peut-être réfléchir leurs directeurs, que nous appellerons prochainement au repentir, à l’occasion du numéro spécial que nous consacrerons en juin à Joachim Du Bellay. Lequel, qui sait ? sera peut-être orné de notre nouveau logo…

On le voit : l’année qui vient n’affaiblira pas notre alacrité. Et pour cause ! C’est l’an prochain, en 2011, que l’Association des Professeurs de Lettres, continuatrice juridique et morale de la Société des professeurs de français et de langues anciennes, fêtera son centenaire. Pour cette occasion – et si le ministère consent à nous renouveler ses subsides – puisqu’aussi bien il n’est de professeurs de lettres qu’en France et que nous les représentons, nous prévoyons un colloque international sur la France et les lettres, traitant de la place singulière de la littérature dans notre histoire, dans l’image qu’a de lui-même notre pays comme dans celle que le monde a de lui.

C’est que l’activité savante et l’activité militante sont en l’APL consubstantielles. Jusqu’au dernier jour du précédent cabinet, dès la mise en place du nouveau, nous avons assidument fait valoir nos analyses et nos préconisations : depuis la nomination de Luc Chatel, nous avons été reçus au ministère à cinq reprises, seuls ou avec nos partenaires, notamment la Conférence des présidents d’associations de professeurs spécialistes, où l’APL joue un rôle de vigie salutaire et à qui nous avons soufflé ses deux motions majeures sur le lycée et les concours. Nous avons par ailleurs entrepris, avec Emmanuèle Blanc et l’APFLA-CPL, d’agir directement auprès de la présidence de la République, en rencontrant le conseiller technique chargé de l’éducation, Jean-Baptiste de Froment et, bientôt, le conseiller spécial du président, Henri Guaino. Il convient enfin de souligner le réchauffement de nos relations avec l’Inspection générale, comme en ont témoigné les présences actives de MM. Patrice Soler et Bernard Combeaud, en mai à Marseille et ici même hier ; en mai prochain, nous exposerons nos attentes à Alain Henriet, Inspecteur général chargé d’une mission sur la formation continue des professeurs du second degré.

Force est cependant de reconnaître que le nouveau cabinet ne nous entend pas aussi bien que le précédent. Ainsi, au Collège, les programmes de français portent notre marque et, s’ils semblent progressivement, quoique inégalement, mieux pris en considération, il est permis de croire que notre acharnement n’y est pas pour rien. En revanche, les désolants nouveaux programmes de latin sont frappés au coin de la pédagogie séquentielle et nos demandes de modifications, favorablement accueillies en juin dernier, ont été oubliées par la suite. De même, nos mises en garde contre la très bruxelloise évaluation par compétences, largement exploitée par les pédagogistes pour battre en brèche les nouveaux programmes de français, qui pourtant devraient seuls faire autorité sur le territoire de la République, sont jusqu’à présent restées lettre morte.

Car tout indique précisément que les pédagogistes ont refait surface et enveniment la politique d’un ministère par ailleurs acquis, sous couvert de liberté, au dogme de la décentralisation, gage de toutes leurs dérives. Ces hérauts de la transdisciplinarité ont imposé que l’histoire des arts, au brevet, ne soit pas évaluée par les seuls professeurs spécialistes et ont accouché de cette chimère inédite qu’est au lycée l’option « littérature et société », dans laquelle l’enseigner-autrement le dispute à l’annihilation des contenus. De fait, nous sommes loin du cours obligatoire de langues et cultures de l’Antiquité envisagé en Seconde il y a encore un an : les langues anciennes sont au contraire plus que jamais noyées dans un magma d’explorations improbables, d’où n’émergent, par une faveur aussi subite qu’incompréhensible, que les enseignements d’économie.

Dans ces conditions, comment réhabiliter la série L ? Loin de suivre notre analyse et de chercher en amont, dans la faillite de la formation grammaticale, littéraire et historique dispensée au Collège et, en Seconde, dans la perversité des enseignements de détermination, les causes de la marginalisation, de l’appauvrissement et de la baisse de niveau de la série littéraire, le gouvernement, suivant en cela les conclusions du rapport de l’IGEN et de l’IGAEN de juillet 2006, impute la désaffection dont elle pâtit à un déficit d’image, à son apparent défaut de modernité. Aussi, bien qu’il conserve – ce dont nous nous félicitons – l’idée d’étudier des œuvres littéraires en cours de langues vivantes, il a jugé nécessaire de préparer l’orientation en série L par l’enseignement d’exploration que nous venons d’évoquer, « littérature et société », assujettissant les œuvres à des problématiques sociales prétentieuses et contestables, et de compléter le menu de la série avec les « grands enjeux du monde contemporain », autre libellé a-disciplinaire, procédant tout à la fois de la thématique universitaire et du marketting journalistique. Entendons-nous bien. Nous ne négligeons nullement la question des « débouchés » ; nous pensons simplement qu’un bon élève (comme on oriente en L les élèves les plus faibles, il n’est pas vraiment étonnant qu’une fois bacheliers ils ne fassent pas de très brillants étudiants), formé par un nombre suffisant de disciplines et selon des programmes suffisamment consistants, ne sera écarté que des cursus spécifiquement scientifiques et techniques.

Le choix gouvernemental est donc un contresens, et il l’est triplement : il ne pallie pas les déficiences de nos lycéens, leur ignorance de l’histoire littéraire – de l’histoire tout court d’ailleurs – et leur propension au survol notamment, il dénature l’enseignement de la littérature, annexée au mieux par les sciences documentaires, au pire par la communication, il ignore grossièrement ce qui seul parle aux adolescents, non le Traité du vide, mais la mort de Didon. Quoique les mots « humanités » et « humanisme » soient à la mode, la série L ne sera pas celle par excellence du détour par le patrimoine pour penser le présent et l’avenir ; soumise à l’obligatoire immédiateté, rongée par le cancer scientiste, son humanité risque fort d’être toute mécanique. Au reste, après que son entrée en vigueur eut été reportée de 2010 à 2011, le nouveau programme de français pour le lycée, que structuraient à nouveau l’histoire littéraire et la connaissance des auteurs, semble avoir été abandonné, au moins provisoirement : nous devrons continuer à faire avec les programmes de 2000, avec les genres-et-registres, avec le sparagmos infécond des écrivains écartelés.

La formation et le recrutement des professeurs conditionnant tout le reste, ce dossier a suscité nos inquiétudes les plus vives et exigé nos efforts les plus soutenus. Là encore, aux espoirs ont succédé les déceptions, puisque nous avions, avec d’autres, obtenu le maintien des deux fois trois épreuves aux Capes de lettres avant que Luc Chatel n’annulât cette décision ; le ministère, depuis, déploie la plus insensée sophistique à justifier l’injustifiable et à sacrifier, par contrecoup, une partie des compétences exigibles d’un professeur certifié. Cette incurie programmée, associée à l’évaluation éthique du futur fonctionnaire, augure mal de ce que vaudront nos futurs collègues. Surtout, les louvoiements maladroits et contradictoires du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, où la CDIUFM ne lâche pas la barre, ont jeté les maquettes de masters en pâture aux sciences de l’éducation. Après nous avoir expliqué qu’après tout, la nature disciplinaire des épreuves du Capes et de l’agrégation disqualifierait ces masters aux yeux des candidats, mais sans assurer la viabilité financière des masters recherche, les autorités, auxquelles nous avons manifesté la réalité des pratiques sur le terrain universitaire, semblent aux dernières nouvelles comprendre qu’il faut mieux encadrer la constitution des masters et les recentrer sur la préparation aux concours, lesquels seront pourvus de programmes. Mais alors quid de la recherche ? et ce recentrage ne risque-t-il pas de créer des masters « enseignement » rivaux des concours eux-mêmes ? Les ajustements se feront à mesure des dysfonctionnements constatés, nous dit-on… La mastérisation, entend-on, est la quadrature du cercle !

On le voit, l’APL ne ménage pas ses peines et c’est sans originalité, mais avec chaleur, que je terminerai en remerciant ceux que je n’ai pas encore cités, dont l’engagement fidèle et assidu permet son efficacité : Georgette Wachtel, auquel notre Revue doit une bonne part de son excellence, Evelyn Girard, sans qui notre association serait purement et simplement paralytique. Et, comme il est urgent que le crédit accru et renouvelé de l’APL se fonde sur un nombre suffisant d’adhérents, et d’adhérents actifs, en appelant tous nos membres à contribution et prédication.

Je vous remercie.