RAPPORT MORAL du président de l'APL

adopté à l'unanimité lors de l'assemblée générale du 18 mars 2012

 

Il y a un an, notre dernière assemblée générale inaugura le Centenaire de notre association. À cette occasion, une belle après-midi présenta l'histoire de la Franco-Ancienne puis de l'APL avant de réunir nos trois derniers présidents et ceux qui furent ou sont les responsables de notre Revue ; à cette occasion parut une plaquette, « 1911-2011 – L'APL : le sens d'un combat », qui manifeste la constance, la valeur et la nécessité de notre engagement ; l'activité de notre association, dense et précieuse, reçut d'ailleurs à cette occasion de nombreux hommages et la Mission aux célébrations nationales signala comme telle notre centième anniversaire.

Et de fait, quelques mois plus tard, en novembre dernier, nous consacrâmes notre colloque scientifique à un sujet qu'imposait l'anniversaire de l'Association des Professeurs de Lettres de France, d'un pays dont la langue ne s'enseigne pas indépendamment de sa littérature : « La France et les lettres ». Monsieur François Cheng, de l'Académie française, nous fit l'honneur, exceptionnel de sa part, d'ouvrir ce colloque international de haute tenue, placé sous le patronage du ministère des affaires étrangères et dont les actes seront publiés cette année par les Classiques Garnier avec le soutien du ministère de la culture. Illustrant également, comme notre Langue française et la Méditerranée deux ans auparavant, notre implication pour la francophonie, ce colloque, auquel Michel Serceau travailla précieusement avec moi, attira l'attention, non seulement du Quai d'Orsay, mais aussi de l'Union pour la Méditerranée – beaucoup moins hélas ! celle du ministère de l'éducation nationale, beaucoup moins surtout celle de son Inspection générale...

L'APL en effet, à travers ses journées d'étude, ses colloques, ses publications, participe à la formation continue des professeurs de lettres en France et de français à l'étranger, et ce faisant illustre ce que se doit d'être un enseignement humaniste : la transmission et la réflexion d'un patrimoine par des professeurs qui jamais ne cessent de s'y retremper et de se retremper dans la recherche vive. L'année en cours n'a d'ailleurs pas ralenti notre activité. Elle s'est ouverte sur la parution d'un riche numéro de notre Revue consacré à Théophile Gautier, qui naquit cent ans avant l'APL, articulant comme toujours études de fond et élaborations pédagogiques. De même, depuis 2008, nous alternons colloques scientifiques et journées d'étude pédagogiques, nous attachant hier à penser le numérique dans sa relation problématique à notre discipline : les actes de cette importante journée, pour laquelle il faut remercier Marian Balastre, seront édités dès cette année par le CNDP et constitueront notre quatrième livre en trois ans. En décembre prochain, nous collaborerons avec nos partenaires de l'APPEP à un numéro, voire à un colloque, commun consacré à Jean-Jacques Rousseau, en qui la dialectique et la poétique sont exemplairement consubstantielles l'une à l'autre. Enfin, nous songeons à consacrer l'an prochain une nouvelle journée d'étude à une question fondamentale à nos yeux, la grammaire, considérée entre autres dans son rapport à l'explication de texte : Jean Cancès, qui a procuré cette année deux textes sur la question, a lancé ce projet, dans lequel plusieurs talents de l'APL devraient pouvoir s'investir.

Cette année sera aussi, devrait être aussi pour nous une année éminemment francophone, puisque se tiendra à Durban, en juillet, le Congrès mondial de la FIPF. Nous avions prévu que Delphine Hassan, comme Michel Serceau à Québec il y a quatre ans, y défendît sa candidature à la vice-présidence de la Fédération. Pour des raisons obscures, douteuses, ce ne sera pas possible. Et bien que la proposition faite par notre collègue d'animer à Durban un atelier sur la fable comme genre universel et par excellence adéquat à l'apprentissage d'un français qui ne soit pas que fonctionnel ait été acceptée, nous ignorons si l'APL bénéficiera des crédits pourtant alloués à la FIPF par notre propre gouvernement pour permettre aux associations membres de participer au Congrès. Ne désespérons pas : il en fut de même en 2008. Mais nos relations de plus en plus âpres et de moins en moins transparentes avec une organisation fort éloignée de nos conceptions et fort peu disposée à s'en inspirer ou même à les tolérer repose encore une fois la question de notre maintien en son sein. N'est-il pas étonnant pour le moins que nos relations internationales se développent systématiquement hors de la FIPF ? Nous accueillons dans nos colloques, dans nos colonnes, sur notre site, des auteurs tunisiens, mauricien, américain ; nous collaborons toujours avec nos amis marocains ; nous étions au Liban en janvier dernier où notre amie Ezza Agha Malak était élevée par la République française au grade d'officier dans l'ordre des arts et lettres, nous y retournerons à l'automne pour présenter La France et les lettres ; nous publions chaque trimestre, grâce à l'érudition et au talent de Georgette Wachtel, une « page européenne » saluée par tous et nous sommes parmi les rares qui promeuvent dans l'enseignement les littératures d'expression française ; nous avons élaboré avec d'autres associations deux manifestes pour la défense du français à l'occasion des élections présidentielle et législatives. Que nous sert d'être à la FIPF ? À nouer des relations « bilatérales » d'échanges et d'amitié bien sûr – il faudrait cependant que nous comptions institutionnellement pour influencer la nature et le mode d'enseignement et de rayonnement du français, dans le monde et chez nous, parce que l'enjeu en est une certaine idée de l'humanisme et du monde ; c'est la tâche à laquelle s'atèle courageusement notre collègue Delphine Hassan.

J'évoquais à l'instant les prochaines élections. Notre association a souhaité contribuer au débat démocratique, lequel, le plus souvent accaparé par les médias et les syndicats, se réduit trop souvent aux questions budgétaires. évitant soigneusement les questions idéologiques. L'APL a pris l'initiative, le 11 février, d'une rencontre entre les associations membres de la Conférence et les représentants des candidats à l'élection présidentielle, auxquels s'est joint notre ancien ministre Jean-Pierre Chevènement. Bien sûr, nous regrettons que les deux partis dominants, l'un mutique, l'autre égrotant, n'aient pas participé à cette discussion ; mais, outre que je rencontrerai avant le premier tour, en compagnie d'Hélène Solnica et de Véronique Cirefice, les responsables du Parti socialiste, elle n'en fut pas moins intéressante, comme on s'en rendra compte en lisant bientôt sur notre site et dans notre revue la synthèse qu'en a faite Evelyn Girard, et elle constitue un précédent : je crois en effet que l'APL devrait réitérer cette expérience, fût-ce indépendamment des échéances électorales, sur des questions plus restreintes et en en perfectionnant la médiatisation. Mais bien évidemment une période électorale est l'occasion pour nous de nouer des relations avec des responsables qui, dans l'opposition ou dans la majorité, influenceront l'avenir et de diffuser nos analyses, de prendre l'opinion à témoin. Aussi avons-nous contribué à rédiger l'« adresse » de la Conférence des présidents d'associations de professeurs spécialistes à destination de nos concitoyens et, hier soir encore, avec nos partenaires littéraires (APFLA-CPL, ALLE, APLAES, SEL, SLL, Cnarela), un bref mais vigoureux appel qui paraîtra prochainement dans la presse.

Les enjeux sont bien évidemment cruciaux, en ce qui concerne tant notre discipline que le système éducatif en général. Nous assistons depuis trois ans au retour en force de ces formules incantatoires et fallacieuses qui, sous le prétexte d'améliorer la situation de l'école, ne visent qu'à pousser à leurs dernières conséquences les traitements qu'on lui a fait presque continûment subir depuis quarante ans. Il y a d'abord l'autonomie des établissements, version éducative du culte décentralisateur, fondé sur l'a-priori réactionnaire de l'inefficacité de l'État et du différentialisme scolaire, cognitif et, finalement, ontologique, qui vise à détricoter la République et à dissoudre le citoyen. Il y a aussi – cela va de pair – le retour du pédagogisme, particulièrement sensible dans la volonté, affichée de part et d'autre, de modifier le service des enseignants, c'est-à-dire de dénaturer leur mission, de bouter le savoir hors de l'école – hors des esprits... La réforme de l'évaluation des enseignants est naturellement une offensive décisive à cet égard, que notre association a d'emblée combattue, suivie par nos partenaires de la Conférence des présidents. L'usine à gaz à laquelle a abouti en seconde notamment la réforme du lycée, au dépens tout notamment des langues anciennes odieusement concurrencées, la question tabou du collège unique, la prégnance des sciences de l'éducation dans la formation des professeurs à travers des masters frelatés et, à l'inverse, l'absence de préparation pratique à l'exercice de leur métier, toutes ces questions aussi doivent être posées, dans les termes exacts que réclame une réflexion digne de ce nom, bien loin des approximations nonchalantes des médias.

S'il est rare que les politiques entrent dans le détail disciplinaire, la mise en œuvre, en quatrième cette année pour le Collège, en seconde et en première pour le Lycée, de nouveaux programmes de français satisfaisants par ailleurs, se ressent de ce travail souterrain : le maintien d'un enseignement en séquences, exigé par nombre d'IA-IPR, et, au lycée, l'instrumentalisation des textes du fait même du morcellement ou de l'amputation de l'histoire littéraire révèlent à quel point, non seulement dans l'esprit de ceux qui nous encadrent, mais aussi dans celui de nombreux collègues, l'idée même de transmission, de patrimoine, l'idée que c'est avant tout dans la fréquentation approfondie, patiente et ordonnée des auteurs que le cours de lettres nourrit les futurs adultes que nous instituons, cette idée a été perdue de vue et a laissé place à une formation prétendument critique, purement méthodologique, tout à fait dérisoire, tout à fait illusoire. Au lycée, tant que l'on étudiera des « textes » épars au détour d'un thème quelconque, et quand bien même l'explication de texte serait bien menée, on n'apportera pas à nos élèves une vraie culture : sans memoria il n'est pas d'oratio possible, sans culture l'intelligence s'exerce à vide et qui plus est avec une vaine arrogance. En vérité, il n'est pas de condamnation plus accablante pour notre institution, et plus encore pour notre discipline, que ces jeunes gens, par ailleurs prédisposés à se conduire en élèves, que l'on voit se jeter à corps perdu, leur scolarité terminée, qui dans le fanatisme religieux qui dans le militantisme xénophobe : là est la marque et la trace toute vive d'un échec coupable, et opiniâtrement coupable.

Et malgré tout il est quelques motifs de satisfaction, que nous saurions d'autant moins bouder que nous avons contribué à les susciter. Ainsi, les manuels de quatrième ont bien mieux respecté les nouveaux programmes, notamment en rompant avec la séquence, que ne l'avaient fait leurs inquiétants devanciers de sixième et de cinquième. Ainsi, l'Inspection générale a réhabilité l'explication de texte. Ainsi, l'idée qu'il faut sortir enfin les langues anciennes de l'optionalité, si elle n'est certes pas en voie de concrétisation, n'apparaît plus comme une incongruité et celle, fondamentale pour nous, qu'elles participent de la même discipline que le français est désormais une évidence officielle, l'acquis essentiel du colloque que le ministère a récemment consacré aux langues anciennes.

L'action de l'APL, diverse, riche et vigoureuse, a considérablement accrû notre notoriété, très insuffisamment son effectif. Or nous avons besoin de bras et nous avons besoin d'argent. Notre subvention n'a pas été renouvelée l'an dernier et le climat budgétaire ne nous est guère favorable ; il va nous falloir, pour maintenir notre train de vie, nous tourner vers d'autres institutions que le ministère de l'éducation nationale et démultiplier des requêtes par ailleurs chronophages. Et comme les projets réussis en suscitent de nouveaux plus nombreux et plus ambitieux, comme notre notoriété suscite des sollicitations multipliées, notre charge de travail également s'accroît. Aussi est-il indispensable, parce que les mêmes personnes ne peuvent pas tout faire, que chacun prenne ses responsabilité et que, dans l'organisation de notre association, chacun s'attache sérieusement à la tâche qui lui incombe, en espérant que de nouveaux guerriers viennent nous épauler et partager la besogne, aux niveaux national et académiques. Le rayonnement et l'influence de notre association en dépendent, l'avenir des humanités par conséquent aussi.

Romain Vignest