Rapport moral présenté à l'Assemblée générale

du samedi 23 mars 2013

adopté à l'unanimité

 Anciens éditoriaux

 

Cette année encore, l'Association des Professeurs de Lettres s'est illustrée dans tous les domaines relevant de sa compétence : études savantes, réflexion pédagogique, débat sur le système éducatif, francophonie. Je crois que nous pouvons être fiers du beau volume paru aux Classiques Garnier à l'automne dernier, La France et les lettres. Nous avons prouvé la force d'attraction qui est la nôtre auprès d'universitaires de qualité voire de renom, français et étrangers, et même d'un de nos plus grands écrivains, Monsieur François Cheng : tous ont, non seulement répondu à notre sollicitation, mais aussi collaboré avec soin à notre dessein. Cet ouvrage était nécessaire : il nous revenait de manifester la part essentiel de la littérature dans la personnalité de notre pays, qui perdrait sa raison d'être sans un enseignement littéraire cohérent et désintéressé. Il renforce en outre notre voix car c'est le propre et la force de notre association, qu'un discours qui toujours procède d'une étude et de la connaissance intime et sans cesse renouvelée de nos grands auteurs. Les prochains mois ne seront pas moins riches et nous travaillons actuellement avec la Mission aux Commémorations nationales à un volume sur Rousseau, dans le sillage de son tricentenaire, projet qui a certes pris un peu de retard à cause des atermoiements du CNDP, mais auquel pourrait se joindre l'Institut français. Il faudra enfin que nous réfléchissions sérieusement et efficacement à la diffusion de notre revue, qui n'a pas encore le rayonnement que sa qualité mérite. Quant à notre prochain colloque scientifique, nous avions décidé qu'il traiterait de la littérature francophone d'Afrique noire ; il pourrait être bienvenu de le consacrer plus précisément, en association avec le ministère des affaires étrangères, aux écrivains maliens.

Comme nous en avons par ailleurs pris l'habitude à peu près tous les deux ans depuis 2006, nous avons consacré notre dernier colloque à une question pédagogique. La journée du 8 février sur l'explication de texte fut de haute tenue. Elle touchait au cœur de notre discipline – j'y reviendrai – puisqu'elle traitait de la manière d'aborder les textes, bref de leur transmission. Nous avons su cheviller une réflexion théorique copieuse et stimulante à une mise en œuvre pratique exigeante. Il nous reste à en publier les actes. Là encore, le CNDP, dont les équipes ont changé depuis La Langue française et la Méditerranée, déçoit nos attentes ; il est de fait pour le moins déconcertant d'apprendre qu'il n'existe pas au scérén de collection pouvant accueillir un tel sujet... Si les négociations n'aboutissent pas d'ici la mi-avril, nous nous tournerons vers un autre éditeur, à regret cependant car il eût importé qu'un tel ouvrage touchât une majorité de nos collègues et informât leurs pratiques – c'est pourquoi aussi nous avions, une fois n'est pas coutume, préféré une édition en ligne.

L'APL propose donc une double formation, académique et pédagogique, la seconde toujours nourrie de la première, puisque sa vocation est après tout de faire profiter les collégiens et les lycéens de l'exploration universitaire des grands textes. En toute logique, nous avons donc accouplé, le 24 janvier dernier à Pau, au colloque que Patrick Voisin organisait sur Les Soleils des Indépendances d'Ahmadou Kourouma, une rencontre-débat qu'animait avec lui et à mes côtés Jean-Noël Laurenti. Les collègues venus à nous s'y sont montrés particulièrement réceptifs à nos positions et à nos propositions, si bien que nous envisageons, sur le modèle bifrons de notre dernière journée pédagogique, des formations en province, en collaboration avec les universités et, sait-on jamais ? avec les rectorats.

J'évoquais à l'instant la Mission aux Commémorations nationales, qui a subventionné La France et les lettres et a d'ores et déjà engagé d'importants crédits dans notre projet commun sur Rousseau ; avec elle, nous envisageons également (mais chaque chose en son temps) l'organisation d'une série de conférences d'histoire littéraire destinées au grand public. Nos relations se sont également enrichies et diversifiées, très au-delà du cercle scolaire, grâce à l'invitation que nous a faite l'Institut Atlantique d'Aménagement du Territoire de contribuer à sa réflexion. Ce sera pour nous l'occasion de tisser des liens dans tout le pays avec des responsables locaux et des professionnels variés ; cette invitation est également révélatrice de l'intérêt croissant porté par la société aux humanités classiques, et c'est d'ailleurs à ce titre qu'on nous a contactés. De telles jonctions peuvent nous permettre d'esquisser une manœuvre de contournement, voire d'encerclement d'une institution scolaire autiste, sourde aux exigences culturelles de nos concitoyens, enfermée dans son dogmatisme ou exténuée par ses démissions.

Car nos relations avec l'Institution se sont quant à elles raréfiées. Nous avons été reçus, le 25 juin dernier, par Monsieur Jean-Yves Daniel, alors conseiller du ministre, depuis doyen de l'Inspection générale. J'ai, pour le Bureau, demandé en janvier une audience pour discuter de la loi d'orientation, d'ailleurs votée cette semaine, et n'ai, à ce jour, reçu aucune réponse. Quant à l'Inspection générale, à l'exception notable, et notablement exceptionnelle, de Bernard Combeaud, qui a prononcé lors de notre journée pédagogique une vigoureuse communication, qu'en dire ? – ou qu'en faire ? Nous avions en juin dernier souhaité inviter Patrick Laudet, parce qu'il avait rédigé une note sur l'explication de texte et parce que cette note nous avait plu : las ! sa réponse remise à la rentrée de septembre n'a jamais su nous parvenir...

C'est pourquoi, au moment critique que traverse l'école républicaine, une action collective semble éminemment nécessaire. Notre association entretient toujours des liens étroits et cordiaux avec deux syndicats : le SNALC et le SNFOLC. Elle fait toujours théoriquement partie d'une Conférence des présidents d'associations de professeurs spécialistes, elle-même devenue à force d'ascèse soutenue, tout espéritale. La Conférence a, y compris dans un passé certes de moins en moins récent, joué un rôle important et donné un puissant écho à des analyses et à des préconisations élaborées en commun et à partir de principes partagés. Engagée, par une direction tout à la fois très solitaire et très intermittente, dans une stratégie douteuse qui, privilégiant son élargissement sur sa cohésion doctrinale et s'éloignant de ses partenaires naturels, comme la Société des agrégés, a affadi son discours et affaibli son audience, elle a fini, après que furent ébauchés au cours de réunions exaltées quelques projets aussi sublimes et fulgurants que le dervis de la Montagne de Jaron, par s'évaporer elle-même, l'absente de tout débat. C'est un grand malheur en tout cas pour notre cause et pour celle de l'humanisme, et auquel il sera difficile de remédier.

Il en va tout différemment de nos relations avec nos partenaires littéraires. Je sais que certains espèrent en une sainte alliance de nos différents collectifs et associations. C'est ignorer la diversité de nos publics et la profondeur de nos différences. Mais les choses sont claires entre nous ; c'est dans le respect mutuel et en nous épaulant en tant que de besoin que nous coopérons et nous consultons, sous la forme de ce qu'on pourrait pour le coup considérer comme une conférence, qu'il faudrait réunir plus souvent néanmoins : la note publiée par Jean-François Pradeau pour le Centre d'analyse stratégique du gouvernement, intitulée « Les humanités au cœur de l'excellence scolaire et professionnelle », devrait en être l'occasion et celle d'une audience commune.

Cette note a le mérite de replacer la question des langues anciennes à sa juste place et de revenir, comme nous n'avons jamais cessé de le demander, sur le délétère statut d'option auquel on les a naguère ravalées. L'enjeu n'importe pas qu'à notre discipline, tant il est vrai que l'enseignement, ou non, des langues anciennes détermine l'ensemble de notre enseignement à être, ou non, un enseignement de substance, un enseignement humaniste. Or la loi d'orientation et de programmation « pour la refondation de l'école de la République » psalmodie ad libitum deux antiennes qui, comme telles, sont par essence la négation même de l'humanisme : l'enseignement par compétences et l'extase numérique. Grâce aux nouvelles technologies, nous serions, selon le prophétique Michel Serres, voués à vivre en portant notre tête dans nos mains, tels saint Denis, auquel on se demande comment il eût songé s'il ne l'avait eu précisément en tête... Je le disais à l'instant, notre journée sur l'explication de texte touchait à cet égard au cœur, non seulement de notre discipline, mais de ce qu'est l'enseignement, de ce qu'est peut-être l'humanité. On voudrait que l'analyse des textes visât non la découverte et l'appropriation de leur substance mais le développement d'une méthode et que lire Verlaine servît plus augustement à apprendre à lire 20 minutes ! Cette effrayante manière de dédaigner les chefs d'œuvre en feignant de les étudier, bien propre hélas ! à la vanité du siècle, est le plus sûr moyen de plonger les élèves dans l'ignorance et la détresse, et aucunement, comme on le prétend, de former leur esprit critique. Car c'est des idées que naît la pensée et entre elles qu'elle se tresse ; c'est entre Corneille et Racine que l'homme se tend et se pense. On pense, de soi, à partir de ce qu'on sait et on ne sait que ce qu'on a appris, si bien qu'une pensée féconde ne peut naître que d'un esprit qu'on a nourri et dont on a, en le nourrissant, excité l'appétit.

Bien sûr, on peut se contenter des sciences. Mais d'abord les sciences ne se pensent pas elles-mêmes ; les sciences surtout ne donnent sens à rien. « C'est poétiquement que l'homme habite cette terre », génération après génération, et les larmes d'or du poète sont seules peut-être à justifier les Landes du monde – « Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l'inventeur de la moutarde blanche ? »

Il n'y a ni pensée, ni beauté, ni liberté sans transmission. Et quand la Commission européenne, qui tant de fois s'est illustrée par la primauté qu'elle reconnaît à la culture, enjoint aux nations « d'envisager un enseignement innovant, qui ne soit en aucun cas tourné vers le passé », les choses au moins sont dites. Après tout, n'en a-t-il pas toujours été ainsi ? Et n'est-ce pas un combat perpétuel, celui du professeur de lettres, professeur d'humanités, sentinelle de l'humain ?

Romain Vignest