Rapport moral d'Henri Guinard, président de l'APL,

adopté1 lors de l'Assemblée générale du 13 mars 2005.
 

 

Après le-grand-débat-national sur l’école, une fiction destinée au grand public, lequel ne rentre pas dans les détails et se contente de sa pâture médiatique, une parodie lamentable d’exercice de la démocratie, débat que l’A.P.L., ses partenaires et ses adversaires auraient dû organiser à eux seuls ensemble dans l’intérêt de ladite démocratie, nous voici tous, enfin, en cette année 2004-2005, à quelques jours du printemps, au pied du mur : la loi, le sérieux de la loi, dont nos représentants parlemen­taires s’occupent à présent sans excessive ardeur. Et comme je m’entretenais en décembre avec un député de l’Hérault épris de la langue française mais désabusé quant aux rapports de force entre législatif et exécutif, et que je lui avais demandé : « Que me suggérez-vous de faire dès aujourd’hui pour la défense d’une école humaniste (je résumais par ce mot notre orientation en faveur de la réhabilitation de l’enseignement des lettres) ? », ce représentant du peuple, sage et averti, me répondit : « Pour vous faire entendre, la rue. » Eh bien, reconnaissons-le : la rue parle. Peut-être y étions-nous jeudi dernier, le 10 mars, mais la rue ne dit pas ce que nous avons à dire. Les discours se recoupent parfois. C’est tout.

Du reste l’action de l’A.P.L. ne consiste pas à exhiber ballons, banderoles et pantins — elle n’en a pas les moyens — ni à imposer des revendications chiffrées. « Elle n’en a pas les moyens ? » Bien plus profondément, la « rue » n’est pas son terrain : nous n’existons que pour défendre notre triple discipline et les intérêts moraux de ceux qui l’enseignent, sans jamais perdre de vue l’intérêt général. Cela requiert au sein de sociétés peu maîtresses d’elles-mêmes — je pense non seulement à la France mais à l’Europe sans perdre de vue le monde — un effort de distanciation, en un mot la réflexion pour se faire entendre, pour en appeler à l’esprit de responsabilité politique, morale, humaine.

Mais si « distanciation » signifiait « absence », nous ne soutiendrions plus rien du tout. Déserteurs, nous mériterions d’être désertés à notre tour. Or nous voulons être entendus : par qui ? Difficile de répondre ! Nos collègues abdiquent en majorité : ou bien ils obéissent aveuglément, ou bien ils se rangent sous des bannières politiques et syndicales. Tel est le constat qui a orienté notre action cette année.

Je peux m’arrêter de parler maintenant : le rapport moral est presque entièrement lu dans cette introduction. Pourtant il me reste à le préciser pour mieux poser la question de l’avenir.

 

 

Pour commencer je rappelle que le professeur de Lettres n’a en vue, naturellement, que la formation de l’homme dans sa totalité, ce qui le rapproche du professeur de philosophie malgré les différences essentielles entre les deux disciplines. Sinon il serait professeur de français, de communication, de langues anciennes, ces dernières rassemblant dans un « melting pot » aberrant tout ce qui n’est pas elles : histoire, ethnographie, arts... Passons. Il ne s’agit pas pour lui d’enseigner des techniques — du moins pas seulement— mais d’aider à se connaître comme inachevé, comme toujours perfectible dans une relation toujours en devenir avec autrui, avec le monde. Le professeur de Lettres stimule la capacité de questionnement sur la langue qu’on parle, sur le sens de ce qui est dit par autrui, sur l’expression d’une expérience personnelle et, de ce point de vue, inépuisable jusqu’à l’indicible. Le professeur de Lettres est donc essentiellement un professeur de littérature. En même temps, et pour les raisons mêmes qui viennent d’être énoncées, son discours s’adresse à tous les hommes sans exception, car s’il ne s’adressait qu’à quelques-uns, il serait contradictoire : au nom de quoi prétendre à l’universalité à travers la singularité, tout en se réservant à des héritiers, à des élites sociales ? Par conséquent, la réflexion et l’action de l’A.P.L. s’inscrivent dans une perspective éminemment démocratique, ce qui veut dire aussi anti-élitiste. En somme elles postulent l’existence d’une école sûre d’elle et ambitieuse, face à quoi notre — nos — société(s) hésite(nt).

La nôtre, parmi d’autres, ne sait que faire de son école et lui assigne des fonctions étrangères à sa spécificité : ce faisant, elle exclut. Notre société subit d’autant plus qu’elle est sournoisement convaincue d’une fatalité européenne et mondiale. Elle semble se résigner.

 

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Si la société se résigne, l’école s’effondre. En effet, loin de structurer la jeunesse, elle s’offre comme une victime au travail de sape constant et désordonné des pouvoirs concurrents : l’argent, la publicité, les autres médias, les professions (management, psychologie, métiers artistiques) en vrac mais toujours sous l’englobant de l’argent. Ces pouvoirs trouvent chacun son cheval de Troie pour s’installer au cœur de l’institution démunie, sans défense et trahie par ceux-là mêmes qui la régissent : d’abord les corps administratifs, mais aussi les fédérations de parents, les syndicats de professeurs, d’élèves, jusqu’aux disciplines qui se livrent un combat sournois, discret et perpétuel. Nos élèves n’en peuvent mais : subissant des sollicitations contradictoires, ils expriment leur sentiment d’insécurité soit en obéissant, parfois aveuglément, aux règles qu’on leur prescrit, en se conformant à des programmes qui ne leur conviennent pourtant pas (mais comment faire autrement, si les maîtres ont cessé d’être maîtres ?), soit en reprenant à leur compte des slogans dont ils ne maîtrisent pas la portée et en se réfugiant dans la loi du nombre — celle de la rue — pour affirmer leur puissance en même temps que leur désir d’être reconnus, et inquiéter enfin les pouvoirs publics, c’est-à-dire la veulerie instituée. Que nos élèves partent en guerre pour défendre le baccalauréat national (juste cause en soi) et les T.P.E. (que nous avons si souvent dénoncés), qu’ils se mobilisent demain contre la loi Fillon, qu’ils parviennent à faire nombre un moment — pas plus — sur le pavé des grandes villes de France, leurs mots d’ordre et leurs slogans leur seront venus d’« ailleurs » ; et que dire de nos collègues qui tendent à oublier que ce qui les relie n’est pas d’avoir à vivre ensemble sur leur lieu de travail ou de conquérir l’estime de petits chefs, la caporalisation à laquelle nous assistons aujourd’hui, mais d’avoir à s’interroger toujours sur le sens de leur mission, sous peine de se déqualifier, de se disqualifier ? Notre école a sans doute perdu non seulement la capacité mais la volonté de se défendre, et le peuple ne la soutient guère. Une tradition presque séculaire est brisée : tirons-en lucidement les conséquences.

Ce sont les raisons pour lesquelles nous estimons à l’A.P.L. qu’il faut entretenir au sein même de l’école un foyer de résistance (l’histoire nous enseigne que rien n’est inéluctable où la liberté est en jeu) et rappeler sans relâche au pouvoir politique — législatif et exécutif— sa part immense de responsabilité : nous sommes forts de la certitude que l’État — qu’importe la couleur ? — peut agir sur la société grâce à l’école. Former des hommes capables de s’adapter aux besoins futurs de l’humanité, enjeu capital pour l’enseignement des lettres françaises, latines et grecques, est une affaire de « volonté politique », formule-stéréotype certes, mais dont nous avons précisé le sens au fil de nos textes en cours d’année, et surtout dans notre lettre à tous les parlementaires. Avant d’y revenir — un bilan plus précis de notre action vous sera présenté en fin de matinée —, il convient de se demander si l’A.P.L. n’a pas présumé de ses forces et si je ne pèche pas par excès de présomption.

 

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En ce point du rapport moral, comment ne pas tourner nos regards vers notre Association ? L’A.P.L. ne prospère pas vraiment malgré nos efforts, malgré la qualité de son message. J’en viens à dire : peut-être à cause de « la qualité de son message ». On ne constate pas de progrès des adhésions, pas de recul significatif non plus. En revanche, les bras manquent de plus en plus quand nos retraités, toujours dévoués, mériteraient d’être déchargés, s’ils le souhaitaient, des fonctions qu’ils assument au Bureau et au Comité. De fait, ils sont irremplaçables, en raison de leur expérience, de leur jugement, de leur talent, de leur autorité morale. Ils contribuent grandement à entretenir ce que j’ai envie d’appeler la « sagesse » de l’A.P.L..

Bien sûr, l’analyse précédente de la crise de l’école nous permet de comprendre que les adhésions n’affluent pas, que nos collègues de Lettres ne voient pas l’intérêt de verser une cotisation à une association dont la pensée leur semble « planer » au-dessus des réalités matérielles, au-dessus des carrières.

Ils savent pourtant, parce qu’ils sont littéraires, donc amis a priori des Lettres, que leur discipline a besoin d’eux, de leur engagement, qu’ils sont a priori les plus qualifiés pour affirmer, dans le cadre de leur Association, par leur action, leurs témoignages ou leurs recherches, la nécessité d’en revenir à un véritable enseignement littéraire.

Le président 2005-2006 devra donc s’adresser personnellement à ces trop nombreux visiteurs intermittents qui passent un an, deux ans, à l’A.P.L. et puis s’en vont sans autre forme de procès.

Est-ce la forme de l’Association qui est en cause ? Est-ce la coexistence chez nous de la communication orale avec la communication électronique qui nous dessert ?

Rien n’est moins sûr, puisque d’autres associations s’exercent à un semblable équilibre et y parviennent, tout en recrutant, sans grands dommages. Or il convient d’observer qu’elles entretiennent avec la hiérarchie (universitaire et corps d’inspection) des rapports plus harmonieux, alors que les universitaires littéraires sont plus corporatistes et que nous combattons les programmes officiels dont les corps d’inspection sont les gardiens. Nos collègues ne trouvent pas chez nous le confort et la sécurité dont ils ont aussi besoin.

Comme d’autres associations l’A.P.L. devrait-elle restaurer un dialogue plus vertical ? Impossible actuellement : les points de vue sont inconciliables entre carriérisme pseudo-moderniste des uns, et progressisme pseudo-conservateur (ou « passéiste ») des autres. Notre raison d’être, c’est de faire cesser le naufrage qui nuit à nos collègues, tue notre disciplline. Assistons-nous à, vivons-nous pour autant une tragédie ?

 

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Non : tout simplement le réalisme s’impose à nous si nous voulons « résister ».

L’A.P.L. a limité ses objectifs entre mars 2004 et mars 2005 :

d’abord continuer à se faire connaître : nous nous sommes efforcés, Romain Vignest et moi, de préserver un équilibre entre le Bulletin, financièrement vital pour l’Association, et le site internet, médiatiquement vital, et salué par nombre de ses visiteurs ;

ensuite ajuster nos relations avec nos partenaires a priori « naturels » : comme vous avez pu le lire dans le numéro de rentrée du Bulletin, rien n’est plus illusoire qu’une alliance sans faille avec la CNARELA, SEL, l’APLAES (triste congrès à Lille ! cf. Bulletin de rentrée) ou « Sauver les Lettres », lesquelles, malgré notre volonté ferme d’unité, ne songent qu’à l’hégémonie les unes, au « politiquement correct » les autres. Le comportement de ces associations est l’exacte expression de l’individualisme irresponsable caractéristique de notre discipline ;

enfin, agir en direction de la représentation nationale : cette action, vous le comprenez, nous a été dicté par les contradictions et les exclusives au sein de l’infortuné mouvement des littéraires et par l’inertie qui en résultait. Quelques mois avant le vote attendu d’une loi d’orientation, l’A.P.L. a estimé qu’elle devait attirer l’attention de chaque parlementaire, député ou sénateur, sur les enjeux de cette loi, et proposer à la réflexion de ceux qui lui auraient répondu (cinquante-quatre au total), cinq objectifs assignés à l’enseignement des lettres dans une perspective européenne. Elle a travaillé avec l’A.P.F.L.A./Prépas : élaboration de textes communs et rencontres à deux avec un certain nombre de parlementaires (dix-sept au total). Les documents ont déjà été publiés ou le seront dans le prochain Bulletin. Cette initiative se fondait sur la certitude que la plupart des parlementaires ignorent la question scolaire : certains spécialistes nous ont répondu (d’anciens enseignants) mais, plus nombreux, des non-spécialistes, membres de commissions autres que celles des affaires culturelles. Au Sénat la tenue d’un colloque sur l’enseignement des Lettres est même envisagée. Bref, l’A.P.L. a pesé sur le débat parlementaire : elle a pesé d’un petit poids — je le dis sous réserve des amendements qui seront votés par l’une et l’autre Assemblée —, mais elle a pesé plus, beaucoup plus, que le nombre de ses adhérents ne le laissait espérer. Voilà une indication pour l’avenir, de quoi adoucir une sorte de traversée du désert.

Il reste à dire quelques mots sur le front de nos vrais alliés : je remercie Romain Vignest de son engagement résolu auprès de Claude Lobry, ce re-nouveau secrétaire de la Conférence des Présidents d’Associations de Professeurs spécialistes : l’A.P.L., consciente de ses responsabilités, s’efforce de jouer au sein de la Conférence le rôle d’animatrice, et de fédérer, autant qu’elle le peut, des disciplines trop enclines à se séparer du fait même de la crise de l’école que j’ai évoquée tout à l’heure.

Je suis convaincu de ce que nous sommes écoutés comme un facteur d’union.

Plus que jamais cependant nous devons, à la Conférence comme ailleurs, distinguer trois discours :

le discours syndical qui traite en général des intérêts d’une profession, toujours subordonné à une idéologie politique ;

le discours politique qui traite des intérêts de la nation, se fondant explicitement sur une idéologie ;

le discours associatif qui, censé se limiter à des objectifs plus professionnels, peut aussi transcender les deux autres discours en affirmant, non pas des valeurs pour « les » valeurs, mais les valeurs qui donnent sens à notre travail.

 

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Évidemment nous ne pouvons pas tout faire aujourd’hui, mais nous savons limiter le champ de notre action selon nos capacités. Nous nous définissons comme des intellectuels et nous souhaitons que viennent nous rejoindre des femmes et des hommes désireux de militer pour la connaissance dans le sens le plus large. Immense ambition que de prétendre placer la connaissance au-dessus de la consommation ! Ambition nullement démesurée puisqu’elle est inhérente à notre humanité et que nous puisons nos forces dans notre culture !

 

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Nombre de nos collègues se rendront compte, je n’en doute pas, que l’A.P.L. mérite mieux qu’une visite à son site, qu’une adhésion passagère. Nous avons tous besoin, professeurs de Lettres, d’une Association vivante, d’un « collectif intellectuel », capable de lutter contre toute forme d’asservissement (économique, social et politique).

L’A.P.L. se doit donc de procéder à une véritable campagne de recrutement en direction des collèges, des lycées, des universités ;

d’approfondir simultanément sa réflexion sur les contenus d’enseignement à transmettre aujourd’hui et d’analyser les besoins des élèves de tous les degrés ;

de se préparer ainsi à l’élaboration de contre-programmes : nous pourrions nous atteler à la tâche de rédaction d’un manuel (d’un « usuel ») collectif : anthologie de littérature française pour le primaire, anthologies, siècle par siècle, pour le collège, puis pour le lycée, toutes fondées sur la diachronie, manuels de langue latine et de langue grecque pour le secondaire, anthologie de lettres latines et grecques pour le collège, le lycée, le premier cycle universitaire. Un seul manuel collectif, pour faire pièce aux équipes serviles des manuels désignés dans l’éditorial de notre numéro de décembre 2004, constituerait un objectif à la fois raisonnable et profitable ; au travail, chers collègues !

Nous pourrions aussi mener des études sur les carences de nos élèves à tous les degrés d’enseignement, en nous appuyant sur les rapports Vignest et Grange.

Reste enfin la question très délicate de la reprise de notre dialogue avec la hiérarchie : nous pourrons par là rassurer nos collègues désireux d’utilité immédiate tout en restant fidèles aux valeurs que nous partageons. Mais avant de « rassurer », nous devons commencer par assurer la qualité de ce que nous proposons.

 

L’A.P.L., en ce mois de mars 2005 ne doit pas pavoiser ; elle se pose même par moments la question de sa survie, ce qui n’est pas nouveau. Et pourtant nous la savons irremplaçable.

Si nous disparaissions — ne serait-ce que pour cette raison évidente que les organisations naissent et meurent comme les organismes vivants à moins de se métamorphoser, de devenir autres —, nul n’y gagnerait, sauf la technocratie : par son expérience, par le champ de ses activités, par son originalité, l’A.P.L. entretient, garantit la présence de l’esprit humaniste dont les décennies à venir auront bien besoin. Prouvons-le. Restons ambitieux. Affirmons-nous davantage encore comme des intellectuels désintéresés.

Nous disposons de nouveaux outils : notamment le rapport sur la série L et le rapport sur les collèges que nous adopterons probablement cet après-midi. Ces textes peuvent inspirer notre initiative. La fermeté de notre Association ne réclame qu’un dernier outil : la communication, même si la tenue de notre site internet est saluée par beaucoup. Nous avons de quoi être entendus, de quoi être rejoints, si nous acceptons de travailler sans relâche à la méthode.

Sachez enfin que, malgré les premiers mots de cette conclusion, l’A.P.L. est prête à faire mieux que de «survivre». Toutes les dispositions sont prises afin qu’elle prenne un nouvel élan.

 

Henri Guinard

Paris, le 13 mars 2005


 

[1]. Adopté à l'unanimité moins une abstention.