Rapport moral présenté à l’Assemblée générale

du 12 mars 2011[1]

anciens éditoriaux

 

C'est une chance rare et précieuse pour le président d'une association que d'en célébrer le centenaire. Précieuse et intimidante, lorsqu'il songe à l'éminence de ses prédécesseurs, et à la responsabilité cruciale du combat mené : la perpétuation de l'humanisme auprès de la jeunesse d'un pays dont l'âme est, pour une part essentielle, littéraire. Nous rappellerons tout à l'heure quelle a été l'histoire de l'Association des Professeurs de Lettres et de la Société des professeurs de français et de langues anciennes, la « Franco-Ancienne », dont elle est l'héritière et l'avatar. En ce qui me concerne, cet honneur est d'autant plus émouvant qu'il y a cinq ans tout juste le Comité m'a accordé pour la première fois sa confiance : ce rapport moral, rapport d'étape placé sous le regard d'un siècle d'adhérents, revêt donc à mes yeux une certaine solennité.

 

L'année qui s'achève n'a été paresseuse ni vaine. Le rayonnement de l'APL ne cesse de s'accroître, en France et à l'étranger, auprès des institutions et dans les médias, fondé sur son dynamisme et la qualité intransigeante de ses travaux. Ainsi, tandis que se confirmait en librairie le succès des actes de notre colloque de Marseille, « La Langue française et la Méditerranée », c'est au Salon international du livre francophone que nous sommes allés les présenter, l'occasion pour nous de rencontrer collègues, étudiants et responsables diplomatiques, d'évaluer un tant soit peu l'état de la francophonie dans ce pays qui lui est essentiel et d'informer le CIEP, l'Institut français, l'AEF, et, bien sûr, le ministère des affaires étrangères et l'UPM de notre diagnostic. Après nos déplacements marocains, québécois, roumain, nous avons ainsi confirmé à la fois notre audience internationale et notre crédit d'expert auprès des autorités – Georgette Wachtel a même pu arguer de ces travaux et de ces missions devant une CFLM et une FIPF, qui ne nous savaient pas si compétents et qui devront désormais compter avec l'APL. Insistons-y : il ne faut pas négliger cette part de notre tâche, car la manière dont notre langue est perçue et enseignée à l'étranger importe hautement à son enseignement en France.

A cet égard, notre journée d'étude, « Enseigner les humanités : enjeux, programmes et méthodes de la fin du XVIIIe siècle à nos jours », a donné lieu en novembre à l'édition d'un beau livre, lecture indispensable à tout professeur et apprenti professeur, d'ailleurs affiché sur plusieurs sites académiques. Notre participation à plusieurs symposiums, notamment aux Assises des lettres organisées par l'APLAES à Toulouse, et le colloque sur la série littéraire organisée par l'APPEP, a été remarquée et, au total, ce sont cette année sept apparitions médiatiques qui ont fait connaître l'APL et ses analyses, non seulement à nos collègues, mais au grand public. Nos collègues Michel Serceau et Alain Vauchelles, à qui nous devons l'excellente rubrique DVD « De la salle au salon », qui enrichit désormais notre revue, ont représenté et représenteront l'association lors d'avant-premières et de débats suscités par certains films liés à l'école ou à la littérature (je pense en ce moment à Nous, Princesses de Clèves). L'APL demeure active au sein d'une Conférence des présidents d'associations de professeurs spécialistes, qu'elle n'a pas peu contribué à revivifier ces dernières années et qu'elle a, cette année, amenée à prendre position sur l'instauration du cahier de textes numérique et, surtout, sur le lamentable et régressif rapport du HCE sur le Collège. Enfin, l'APL s'est bien réinstallée dans le rôle d'interlocuteur institutionnel, qu'elle a retrouvé en 2007 : reçue par le nouveau Cabinet aussitôt après son installation, en relation continue avec la présidence de la République, elle est paradoxalement moins écoutée de l'Inspection générale. Certes, nous entretenons de cordiales relations avec trois Inspecteurs généraux : Patrice Soler et Bernard Combeaud nous ont fait, respectivement en 2009 et 2010, l'honneur d'une contribution, Catherine Klein et Patrice Soler, chargés d'un rapport sur l'enseignement des langues anciennes, ont bien voulu nous  solliciter. Mais le reste du Groupe des lettres n'a pas l'air de nous connaître...

Nous le déplorons d'autant plus que cette différence de comportement coïncide avec l'étiquette « classique » ou « moderne » des Inspecteurs généraux, comme si se perpétuait parmi eux une scission que nous pensions dépassée, et qui l'est d'ailleurs chez nos collègues. Aussi ne pouvons-nous qu'être vivement inquiets de l'éventuel non remplacement de Patrice Soler en juin prochain : le Groupe des lettres ne compterait plus alors que deux agrégés de lettres classiques : quelle sensibilité serait la sienne quant à la solidarité des langues et des lettres antiques avec le français ? quelle attention prodiguerait-il aux concours de lettres classiques et à la place de l'Antiquité dans les classes préparatoires littéraires ? sur quels critères nommera-t-on les professeurs d'hypokhâgne et de khâgne ? Toutes inquiétudes aggravées, on le sait, par le bloquage du ministère, sans nulle raison valable, sur la question de rétablir au Capes de lettres classiques le nombre d'épreuves nécessaire pour évaluer et recruter dûment nos futurs collègues.

De fait, la situation des langues anciennes est toujours notre préoccupation la plus cruelle. Et si le problème s'aggrave, c'est non seulement qu'on ne voit pas grand monde s'atteler à sa résolution, mais aussi parce qu'il est mal posé. Non, les jeunes Français et leurs familles ne se désintéressent pas du latin : celui-ci est la seconde langue étudiée au Collège, au point que les éditions Larousse ont jugé rentable d'élaborer et de publier en 2008 un dictionnaire de version et de thème à l'usage des collégiens. C'est à l'entrée en Seconde que les démissions sont massives et c'est à l'entrée en seconde qu'il faut chercher à identifier les causes de la débâcle. L'APL ne cesse de le répéter à ses partenaires : il n'est plus temps de geindre sur la fermeture de sections exsangues, de vitupérer l'hostilité des chefs d'établissements hostiles et les horaires biscornus. Les solutions ne résident pas dans ce rapiéçage, elles sont, comme le mal, structurelles et nous ne pouvons plus faire l'économie d'une double réflexion, sur la pédagogie des langues anciennes au Collège, dont les innovations s'avèrent aujourd'hui proprement catastrophiques, sur l'optionnalisation au lycée, qui n'est pas légitime – et l'est encore moins lorsqu'on voit les enseignements économiques gratifiés de faveurs pour le moins contestables en seconde. La cause des humanités classiques est très loin d'être désespérée, mais pour qu'elle ne le soit pas, il faut de l'audace, une audace qui soit à la hauteur des siècles et des enjeux.

Leur santé n'est du reste pas séparable de celle du français, et l'on sait bien que l'ignorance organisée de la grammaire française n'a pas favorisé l'enseignement du latin et du grec. Là encore, la mise en œuvre effective des nouveaux programmes de français pour le Collège, dont l'élaboration et la promulgation sont un des titres de gloire récents de l'APL et l'un des signes majeurs de son influence retrouvée, sont une clef essentielle de l'avenir de nos études, de notre école, de notre pays. Or, on le sait, l'APL, dès avant leur mise en œuvre, a dénoncé leur gauchissement par nombre d'IA-IPR, commissaires politiques plutôt que fonctionnaires républicains ; tout récemment encore, nous avons adressé une missive un tantinet comminatoire à ceux qui sévissent à Strasbourg. Si nous n'avons aucun pouvoir de coercicition, nous avons au moins celui d'armer nos collègues et d'alerter le ministère, lequel s'est engagé à prévenir les recteurs. Mais tant que les IPR dépendront de ces derniers, qui ne sauraient être omnivalents, et non des Inspecteurs généraux, spécialistes de la discipline, ils auront la bride sur le cou et nos collègues, comme les élèves, leur dogmatisme sur le dos. C'est essentiellement sur le problème, central, de la séquence didactique que ces gens exercent leur pouvoir de nuisance ; ils ne sont pas les seuls : les faiseurs de manuels n'ont pas tenu compte, pour la plupart, de sa disparition et, de toute manière, les collègues, mal informés, désinformés, parfois acculturés, méconnaissant, pour beaucoup, le changement de programme, pratiquent toujours les mêmes manuels... Enfin, le nouveau dogme, d'européenne obédience, de l'enseignement par compétences, et son livret, qui serait risible s'il n'était pas instrument d'aliénation, sont invoqués par certains, comme une légitimité nouvelle et supérieure qui se substituerait à celle des programmes ; nous avons, avec notamment la contribution de Mireille Grange, dénoncé cet empoisonnement comportementaliste, parfaitement opposé à la conception humaniste de l'enseignement, et nous avons à ce propos obtenu les éclaircissements sans ambiguité du ministère : les programmes nationaux font seuls autorité et le livret ne saurait remplacer les bulletins scolaires et la notation traditionnelle, laquelle compte seule pour l'admission en seconde. Mais il n'en reste pas moins que cette notion délétère est sans cesse mise en avant par les didacticiens, par le HCE, et, bien évidemment, par les IPR. Le ministère pilote-t-il vraiment l'institution ?

Nous n'avons pas au lycée été aussi bien écoutés qu'au collège. Certes, ce sont nos interventions en haut lieu qui ont déclenché la publication de nouveaux programmes de français en juin dernier, alors même que l'Inspection générale se disait, fin mars, satisfaite de la révision de 2006. Mais, s'ils marquent une amélioration considérable par rapport à ceux de 2000, que nous avons ardemment combattus, et mettent l'accent sur le sens et la valeur esthétique des textes ainsi que sur l'histoire littéraire, résultat vraisemblablement d'un compromis entre les différentes tendances de l'Inspection générale et, sans doute, du besoin de compliquer l'histoire littéraire en guise de valeur ajoutée, ils donnent de celle-ci une image éclatée et parcellaire et, là encore, il faudrait que les programmes de collège soient correctement appliqués pour, en amont, compenser ce défaut ; ajoutons que, pour de regrettables raisons idéologiques, elle ne fait pas à la littérature francophone, de Méditerranée, des Antilles ou d'Afrique, la place qui selon nous devrait lui revenir. Surtout, la réforme du lycée, les horaires qu'elle impose et l'autonomie qu'elle dispose, ne permet pas la revue générale de notre patrimoine. Ce n'est pas le gadget de la « littérature et société » qui y changera rien : au contraire, ce nouvel enseignement, mal défini et en vérité inutile, participe, avec les autres enseignements d'exploration, à la marginalisation de fait du latin et du grec. L'APL, suivie par la Conférence des présidents, continue à plaider pour une autre réforme de la classe de Seconde, élaborée par nous en 2008, où les langues anciennes figureraient, au moins, parmi un choix restreint de disciplines proposées pour un module obligatoire d'enseignement humaniste. Mais nous aurons encore à réfléchir sur l'avenir du cycle terminal. Bien sûr, notre rapport sur la série littéraire dessine une réforme possible et avantageuse ; mais peut-être devrions-nous plus audacieusement apprécier, à l'aune de l'histoire scolaire de ces deux derniers siècles, la pertinence des séries actuelles, en tout cas des séries générales.

C'est l'un des chantiers que nous aurons à ouvrir, sans préjudice des combats à poursuivre. Il y en a d'autres : réfléchir aux problèmes que pose et aux risques que comporte l'instauration d'un enseignement d'histoire de l'art au Collège, réaliser un livre de propositions pédagogiques, pour le Collège d'abord, pour le lycée plus tard, si possible au CNDP et avec le soutien d'un Inspecteur général, pour contrarier la contre-lecture des programmes par les IPR et engager nos collègues à une juste mise en œuvre. Plus largement, il faut confirmer et pérenniser notre présence dans le paysage pédagogique, et, au-delà des à-coups que sont les colloques que nous organisons et les ouvrages que nous publions – et espérons que les subsides du ministère nous permettront de mener à bien notre beau projet de colloque sur « la France et les lettres » ! la rendre pour ainsi dire plus régulière, plus constante. Notre Revue, dont la qualité est, grâce à Jean-Noël Laurenti et à Evelyn Girard, unanimement louée, doit être mieux diffusée ; certains supports nouveaux doivent être pris d'assaut – la confection d'une plaquette pour notre centenaire et la contribution tout à l'heure de Mlle Cardon-Quint pourront fournir la matière d'un affichage plus dense sur certains sites encyclopédiques ou spécialisés dans les questions scolaires ; nos adhérents enfin doivent parler de l'APL, diffuser ses textes et ses publications, recruter, ils doivent se porter volontaires pour que chaque académie ait bientôt son correspondant de l'APL (il n'y en a que quatre pour l'instant, dans celles de la Martinique, de Lille, de Strasbourg, de Versailles).

 

Chers Collègues, vous le voyez, vous le saviez : la vieille dame est vigoureuse, et de sa vigueur dépend pour une bonne part celle de l'enseignement des lettres, de l'avenir donc de nos lettres, et de l'intelligence de nos enfants. En avant donc pour un second siècle !

 

Romain Vignest

 


 

[1]       . Adopté à l’unanimité.