Rencontre avec Monsieur l'Inspecteur général Philippe Le Guillou, doyen du groupe Lettres

9 novembre 2006

 

 Le jeudi 9 novembre 2006, le président Vignest, accompagné d’Hélène Solnica, professeur en collège à Pantin, et de notre président d'honneur Henri Guinard, professeur de chaire supérieure à Vanves, a été reçu par l’Inspecteur général Philippe Le Guillou, doyen du groupe des lettres. 

 

Romain Vignest remercie Monsieur le Doyen de permettre à l’APL de renouer avec l’Inspection générale un dialogue qui s’était pour le moins distendu ces dernières années et dont il ne doute pas qu’il sera fructueux.

La discussion s’ouvre sur un rappel des positions de l’APL. L’entretien servira à faire un état des lieux de l’enseignement des Lettres.

            Au collège, les problèmes de lecture, le manque de vocabulaire, aboutissent à des difficultés d’expression et de compréhension. Partant, les élèves n’acquièrent ni culture, ni savoir – faute aussi de mémoriser, ce qui les rend inaptes à toute réflexion construite. La conception des programmes est en cause : comment acquérir des outils d’analyse universitaires avant que soit dégagé le sens des textes ? Et la séquence didactique soumet les élèves à un perpétuel « zapping ».

            Au lycée, si les textes littéraires ont une plus belle part, les programmes, fondés sur la notion de genre, sont à l’origine d’une dissémination des auteurs dans les manuels. Le travail en classe découle des exigences de l’examen : la lecture analytique prime sur l’étude linéaire. Cela conduit à un survol des textes. La baisse de la série L s’explique alors : les élèves se sentent désarmés face à ses exigences, et sa spécificité se dégage mal – notamment à cause de l’abandon des langues anciennes.

            Les CPGE, si elles sont un enjeu politique européen, accueillent  des élèves démunis de vocabulaire, incapables d’analyse tant pour les racines des mots que pour la logique des textes. Toute la chronologie est à mettre en place. Il ne s’agit que de trouver des stratégies de salvation.

           

 

            Le doyen reprend chacun des points.

Il faut adopter une vision d’ensemble moins apocalyptique, plus raisonnable, ouverte, et neutre.  Les choses ne vont pas si mal.

Les programmes du collège, d’abord, sont en phase de réécriture. On reconnaît leur  technicisme excessif. Cependant, pas question de  diaboliser la séquence didactique : elle repose sur des  séances clairement identifiables. La  vulgate  parfois dispensée dans les IUFM et les manuels, et qui peut imposer une interprétation des programmes, doit être recadrée.

Il faut bon sens garder, articuler, décloisonner lecture et écriture, et imposer l’apprentissage par cœur comme une nécessité.

            On doit  s’ouvrir à la modernité  et  en tirer le meilleur parti : les objets d’étude au lycée  s’imposent. Cependant, on a beau jeu de parler de survol. Les élèves s’ennuient à étudier trop longtemps une même œuvre.

            En effet, il ne faut pas être trop exigeant avec eux. Certains professeurs, qui attribuent des notes basses au baccalauréat, agissent en  fossoyeurs des langues anciennes. Il faut éviter de mener des croisades suicidaires…et rester réalistes, en même temps, dans les ambitions assignées aux programmes.

            L’étude linéaire n’a jamais été anathémisée, ni la pratique de la dissertation, que les professeurs doivent exiger. Leur refus révèle une  interprétation réductrice et partiale des textes officiels.

            En CPGE, il faudrait en première année une propédeutique, un programme vaste, peu contraignant pour le professeur, dans lequel soit dispensée la culture nécessaire.

           

            L’époque est intéressante. Les mêmes constats se font dans des lieux très divers, et tous ont conscience de problèmes aigus. C’est face à cette urgence qu’a été pensé le « socle commun des connaissances », et il faut que le Français soit le socle du socle. Il permettra de forger le goût des élèves, leur sensibilité, de leur donner une échelle de valeurs. Le technicisme, on le sait, a fait faillite, et il convient de remettre les éléments techniques au service du sens, de trouver un juste milieu entre  la paraphrase et l’autopsie des textes.

            Il faut des méthodes pour accéder à la signification, dans une discipline humaniste, où l’imaginaire, la sensibilité, l’émotion doivent avoir leur place, et où l’on puisse parler de beauté.

            L’IG ne peut cependant avoir d’autre rôle que celui de veilleur, elle dispose de peu de pouvoir. Elle témoigne que la discipline n’est pas en crise, mais en devenir.