SAUVER LA SÉRIE LITTÉRAIRE EST UN ENJEU NATIONAL,

par Emmanuèle Blanc, Jean Cancès, Cécile Charloux, Jean-Michel Charozé, Michel Serceau et Romain Vignest*

 Le choix de la société de demain doit orienter la politique scolaire de la nation aujourd’hui. Cette société, nous la souhaitons démocratique et fraternelle et la voyons menacée d’asservissement par le pilonnage médiatique et marchand, de dislocation par les replis identitaires en tous genres. Or c’est bien à l’école, qui doit pour cela recouvrer son autorité, qu’il revient de combattre ces deux périls, avec fierté et opiniâtreté, tant il est vrai que l’ignorance est mère de toutes les haines et de toutes les servitudes. C’est à l’école qu’il revient de former des esprits rigoureux et aguerris à l’usage de la langue et, plus largement, de la communication, et c’est à l’école qu’il revient de donner les nécessaires (car on ne pense pas à vide) repères culturels (historiques, littéraires, philosophiques, scientifiques), solides et nombreux. Jadis on parlait d’émancipation par le savoir ; l’école de la République est en effet école d’universalité et doit assurer la liberté de l’individu contre l’oppression identitaire du groupe. Elle doit former à la pensée rationnelle, amener aux grandes œuvres de l’esprit, initier aussi à cette subversion radicale inhérente à l’art et à la littérature — « Le monde en s’éclairant s’élève à l’unité », disait Lamartine. Enfin, comme il n’y a pas d’avenir sans passé et qu’on vit ensemble sur un héritage commun, l’école doit transmettre l’histoire, la langue, les œuvres qui constituent notre patrimoine national dans ce qu’il a, justement, d’universel.

Les disciplines dites « littéraires » fondent ainsi la citoyenneté dans sa pleine assomption : lettres, histoire, philosophie, arts, à quoi, cela va sans dire, nous joignons les langues anciennes, parce qu’elles sont tout à la fois conservatoire et matrice toujours féconde de pensée et de beauté. Mais, en notre époque de précaire humanité, il est besoin que certains soient plus spécialement formés, auxquels il incombera de perpétuer et faire fructifier l’héritage : des cadres littéraires sont nécessaires. C’est pourquoi il faut d’urgence doter notre lycée d’une série littéraire capable de remplir cette mission et qui, par là même, retrouvera tout son attrait. En effet, si la série L est dans l’état désastreux qu’on sait, c’est qu’aucune mission claire et adéquate aux besoins du temps ne lui a été assignée, c‘est qu‘on a cessé d’affirmer la modernité des lettres. Car il ne s’agit nullement de promouvoir des études muséographiques. Nous devons accoucher des esprits efficaces et cultivés qui soient en mesure de mettre leur culture au service de la nation dans les emplois variés qu’ils sauront occuper, de l’investir dans la modernité. Une place particulière doit ainsi être assignée à des disciplines nouvelles et renouvelées (le latin et les arts — au sens technique du terme — du discours et de l’image), conçues comme des catalyseurs de langage et de culture et, si l’on veut, des enseignements opératoires.

L’enjeu de cette reconstruction est donc bien un enjeu démocratique ; promouvoir le Baccalauréat littéraire c'est aussi renforcer l’égalité des chances en diversifiant les voies de réussite ; qui seront d’égale noblesse si elles sont également nécessaires à la société que nous voulons bâtir. Or il faut à la mise en œuvre de ce projet, comme à l’édification de cette société, en France et en Europe, une volonté politique. C’est d’elle que tout dépend et par elle que tout est faisable. Aussi incombe-t-il à l’Institution scolaire — c’est sa haute responsabilité — de tenir les discours et de prendre les mesures nécessaires : ce que la société ne voit pas, aveuglée par qui y trouve avantage, il appartient à l’Institution de le lui donner à voir — pour répondre à l’attente du Peuple français et préserver dès maintenant l’avenir de la démocratie.

 

* Les auteurs ont travaillé, au sein de lAssociation des Professeurs de Lettres, au rapport sur la série L des lycées.