Un sourire innombrable : Jacqueline de Romilly

par Evelyn Girard

secrétaire générale et vice-présidente de l'APL

 

    Lorsque nos adhérents recevront ce numéro de la revue ils auront lu, entendu et, j’espère, écouté tous les hommages que la presse a fait paraître au lendemain de sa mort, le 18 décembre dernier. Dès le 19 décembre, aux informations de huit heures le chroniqueur de la presse à France-Inter commentait longuement la page que le Journal du Dimanche lui consacrait. On doit noter d’ailleurs que, si la radio et la presse écrite se sont bien mobilisées, la télévision publique s’est montrée d’une assez grande discrétion. La Grèce a décrété une journée de deuil national pour la disparition de celle à laquelle elle avait offert la nationalité hellénique, mais la télévision publique n’a aucunement, (comme elle l’a fait si souvent pour d’autres disparus), bousculé ses programmes pour évoquer la vie et l’œuvre de notre helléniste. À cela peut-être une raison : l’extrême modestie, l’extrême pudeur, l’extrême réserve de cette grande dame — si battante, si militante, si polémique lorsqu’il s’agissait de défendre non seulement les langues anciennes mais l’humanisme et les valeurs de l’esprit — pour tout ce qui concernait son domaine privé. Tout cela pour dire que je n’évoquerai pas ici l’helléniste : tout a été déjà dit. On peut alors essayer, malgré cette réserve, de découvrir la femme : toujours aimable, amène avec ceux qu’elle rencontrait, attitude assez rare chez les universitaires à l’égard de ceux qui ne sont point des chercheurs ; sensible et toujours émerveillée (un de ses mots favoris) devant la nature, le soleil, la lumière : lisez donc Sur les chemins de Ste Victoire ; attentive aux méandres d’une aventure humaine : lisez donc Ouverture à cœur où l’on trouve cet aveu extraordinaire quand elle parle de son personnage : «(Il) avait été pour moi le sourcier de l’amour d’autrui. » Émerveillement et sensibilité bien sûr devant les découvertes faites Dans le jardin des mots, ou les souvenirs qui surgissent du Trésor des savoirs oubliés. Et, au milieu de tout cela, un sens aigu de l’humour, qu’elle a toujours gardé comme elle le confiait il y a quelques années à un journaliste : « J’ai toujours gardé mon humour et la capacité de rire dans les situations cocasses. » Émerveillement, sensibilité, humour et rire, je les personnellement ressentis à plusieurs reprises lors de rencontres, portes ouvertes, réunions, etc. où elle me demandait toujours comment se portaient mes khâgneux, le nombre d’hellénistes auxquels j’avais affaire. Car ma première rencontre avec Jacqueline de Romilly ce fut… quand je passai l’agrégation ; elle faisait partie du jury. Qu’on me permette une anecdote assez révélatrice de la personne. Je préparai la leçon de l’oral, un certain 14 juillet (mais oui !), par une chaleur caniculaire (autour des trente-cinq degrés) dans les locaux des Hautes Études situés sous les toits de la Sorbonne ; avec la candidate qui passait après moi nous avions échangé nos fruits (car dans ces temps archaïques nul ne songeait à se déplacer avec une bouteille d’eau), incapables de manger nos sandwiches. À l’heure dite, Mme de Romilly vint me chercher et, gentiment me dit « Comment ça va ? » Je répondis, je pense, par une mimique tristounette ; ce faisant nous approchions de la salle où siégeait le jury ; alors Mme de Romilly m’entoura les épaules de son bras gauche pendant qu’elle tournait le bouton de la porte de la main droite et, tout doucement, me chuchota dans l’oreille « Rassurez-vous, mon petit, tout le jury colle à sa chaise » ; résultat : j’éclate de rire et j’entre donc, sourire aux lèvres et le regard plein de gaieté. Que l’on ne vienne pas m’accuser de sentimentalité excessive si j’avoue que cette pression sur mon épaule, je la sens toujours et que ce chuchotis narquois dans l’oreille, je l’entends encore.

    Mais pourquoi raconter cette anecdote ? C’est qu’elle révèle un autre aspect de Mme de Romilly : le professeur qu’elle a toujours voulu être en premier lieu. L’une des vertus d’un véritable professeur c’est de savoir se pencher sur la timidité, la gêne ou le désarroi ou même la rébellion d’un élève et de s’efforcer de lui donner les moyens de retrouver le moral ou l’équilibre et la foi en l’avenir. Il faut toujours savoir établir le contact entre le professeur et l’élève ou l’étudiant ; pour Jacqueline de Romilly c’est là un élément primordial qu’elle précise dans Nous autres professeurs (Fayard, 1969) : « Il existe dans l’enseignement un contact merveilleux entre celui qui enseigne et celui qui apprend » ; le professeur « doit guetter sur les visages des réactions, des marques de compréhension, si bien qu’il est amené à sortir de lui-même ; (…) un professeur a, pendant qu’il parle, l’âge de ses élèves ou celui de ses étudiants. (…) Y a-t-il joie plus grande que de faire comprendre aux autres ce que l’on sait et que l’on aime ? » Elle reprend à son compte l’affirmation de l’Inspecteur général Desjardins dans ses conférences pédagogiques « Vous n’enseignez pas seulement ce que vous savez : vous enseignez ce que vous êtes. » Enseigner ce que l’on sait signifie évidemment transmettre. Très vite J. de Romilly s’est élevée contre l’hostilité à l’égard du savoir et le dénigrement de la culture. Là encore citons-la : « Le savoir permet de comprendre la pensée d’autrui et de nourrir la sienne propre » ; ou encore : « tous ces exercices intellectuels ont pour base et pour sens la recherche de la vérité et le refus de toute tricherie. » Et enfin : « ces exercices de l’esprit, ces moments de révélation (…) n’ont rien de bourgeois, ni d’aristocratique ni de fermé. Tous y sont invités ; tous au départ y participent à égalité. Et tous en bénéficient. » (L’enseignement en détresse, Julliard, 1984.)

    Je terminerai par une dernière citation que je trouve dans le discours qu’elle prononça à la rentrée solennelle des cinq Académies le 28 octobre 2008 ; parlant de l’enseignement et de l’éducation, elle définissait ainsi le premier mot comme « la transmission des connaissances intellectuelles » et le second comme « le fait de mener l’être à l’accomplissement de ses qualités propres » et les deux sont intimement liés dans la fonction d’un professeur.

Transmission : mot capital ; jusqu’au bout Jacqueline de Romilly n’a donné de sens à ses recherches, à ses études sur la politique athénienne, la démocratie grecque ou le théâtre, à la beauté de ses traductions, à tout ce qui lui apportait tant de joie que pour transmettre cette joie, cette élévation de l’âme et cette formation morale aux plus jeunes.

    Dans le fond de mon âme j’avais espéré que tous ceux qui avaient reçu ces leçons de sa part pourraient fêter son centenaire ; il n’en a rien été ; elle était malade certes, mais aussi, comme le disait Mme Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française, ce matin du 19 décembre, « elle souffrait terriblement depuis plusieurs décennies, de la dégradation de l’enseignement » ; on peut penser que cette souffrance l’a achevée. Raison de plus pour retenir ces leçons et les transmettre à notre tour.

Evelyn Girard