Quintilien, I, 12, 3 : Contre une idée en vogue : ne craignons pas de beaucoup en demander à nos élèves (version latine),

par Henri Guinard

Nos lycées et collèges se font de plus en plus « light ». Massification, paraît-il, oblige. Les pouvoirs publics, interprètes intéressés des désirs des consommateurs (parents, élèves, « profs ») s’évertuent à faire reculer l’âge de l’acquisition des savoirs disciplinaires. Absurde ! C’est dès l’enfance qu’il faut apprendre dans la pluridisciplinarité. C’est l’âge le plus disponible et le plus malléable.

Un professeur venu de loin (30 à 95 après J.-C., né à Calagurris — aujourd’hui Calahorra —, ville de la Rioja, vallée de l’Èbre en Espagne), avocat, fils d'un rhéteur, Quintilien, (M. Fabius Quintilianus), par la grâce de Vespasien pionnier des professeurs fonctionnaires, exprime une certitude sans laquelle le professeur n’existe pas : la jeunesse est particulièrement apte à la pluridisciplinarité. Il le fait dans le premier des douze livres de son institutio oratoria, qui traite de l’éducation des enfants, du berceau jusque chez le grammaticus (entre douze et quinze ans). il le fait, non sans polémiquer, bien sûr.

Ce texte peut être proposé (le couper pour une version et en achever la lecture en classe) en Première ; en entier, il convient à une classe de Lettres Supérieures ou à une première année de classe préparatoire commerciale.

Quæri solet1 an2, etiam si discenda sint puero multa,3 eodem tempore tamen tradi omnia et percipi possint. Negant4 enim quidam, quia confundatur animus ac fatigetur5 tot disciplinis in diuersum tendentibus, ad quas nec mens, nec corpus, nec dies ipse sufficiat6, et, si maxime patiatur hoc ætas robustior, pueriles annos onerari non oporteat. Sed non satis perspiciunt quantum natura humani ingenii ualeat ; quæ ita est agilis ac uelox, sic omnem partem ut ita dixerim,7 spectat, ut ne possit quidem8 aliquid agere tantum unum, in plura uero non eodem die modo, sed eodemtemporis momento uim suam impendat. An uero citharœdi9 non simul et memoriæ et sono uocis et plurimis flexibus seruiunt10, cum interim alios neruos dextra percurrunt, alios læua trahunt, continent11, præbent ; ne pes quidem otiosus certam legem temporis seruat, et hæc pariter omnia ? Quid ? nos, agendi subita necessitate deprehensi, nonne alia dicimus, alia prouidemus, cum pariter inuentio rerum, electio uerborum, compositio, gestus, pronuntiatio, uultus motusque desiderentur12 ? Quæ13 si uelut sub uno conatu tam diuersa parent simul, cur non pluribus curis horas partiamus, cum præsertim reficiat animos ac reparet ipsa uarietas ?

QUINTILIEN, Institutio oratoria, I, 12, 3

Traduction proposée.

Une question est souvent débattue : admettons que l’enfant doive acquérir de nombreuses connaissances : toutes peuvent-elles être transmises et assimilées au même moment ? Certains prétendent que non ; d’après eux, l’esprit sombre dans la confusion et l’épuisement sous l’effet du nombre et de la diversité des disciplines auxquelles on ne peut faire face ni mentalement ni physiquement ; la durée même de la journée ne le permet pas, et si un âge plus robuste est tout à fait capable d'endurer pareille épreuve, il ne faut pas accabler les années de l’enfance. Mais ils ne se rendent pas compte des ressources innées de l’esprit humain : il est souple et rapide ; il porte son regard, si j'ose dire, dans toutes les directions, au point d'être absolument incapable de se concentrer sur un objet unique, au point d’investir son énergie dans plusieurs à la fois, non seulement le même jour, mais au même instant. Les citharèdes n’ont-ils pas à se préoccuper simultanément de leur mémoire, du timbre de leur voix et d'inflexions multiples, cependant que de leur main droite ils parcourent des cordes, que de leur main gauche ils tendent, retiennent et relâchent d’autres cordes, sans rien laisser en repos, pas même leur pied qui bat la mesure, ayant de surcroît à coordonner le tout ? Et nous autres donc ! Quand nous sommes confrontés à la nécessité de plaider à l’improviste, est-ce que nous ne parlons pas tout en cherchant la suite de notre discours, alors que nous avons à pourvoir, en les coordonnant, à l’invention du fond, au choix de la forme, à la composition, à la gestuelle, à la diction, aux expresions du visage, aux attitudes ? Si nous contrôlons le tout dans la simultanéité, malgré la diversité de la tâche, en produisant, pour ainsi dire, un effort unique, pourquoi ne répartirions-nous pas nos heures entre plusieurs activités, d’autant plus que la variété elle-même suffit à récréer, à redonner vie aux esprits ?

Commentaire

Le professeur peut choisir selon son objectif, selon l’examen ou le concours auquel il prépare, entre deux protocoles.

Le commentaire linéaire rendra mieux compte de la rhétorique de Quintilien :

    – premier mouvement jusqu’à oporteat : l’idée reçue à la mode ;

    – deuxième mouvement jusqu’à impendat : réfutation (nécessité de la pluridisciplinarité au quotidien ;

    – troisième mouvement : exemples parallèles :

        a) jusqu’à hæc pariter omnia : le cas de l’artiste (au service de l’agréable) ;

        b) jusqu’à desiderentur? : celui de l’avocat (but de l’institutio ; but sérieux et utile) ;

      quatrième mouvement : conclusion avec argument subsidiaire (cette pluridisciplinarité est vitale pour l'esprit).

Mais nous manquons de place pour détailler le commentaire. Aussi proposons-nous trois « axes » de réflexion en vue d’un commentaire synthétique. Évidemment, le commentaire linéaire pourra s'inspirer, mouvement par mouvement, de cette triple orientation.

I Les facultés de l’esprit humain :

a) chez l’homme en général. L’esprit est force. Au début du XXè siècle on aurait parlé ou d'influx nerveux, ou d’énergie psychique (« ualeat », « uim »). Cette force se transforme en volonté (« conatu ») du moins en effort conscient, grâce implicitement à la raison. Elle se manifeste par deux qualité spécifiques : « agilis » et « uelox ». Quintilien le met en valeur par la syntaxe des deux exemples.

b) chez l’enfant : le raisonnement de Quintilien implique l’absence de différence ; l’esprit de l’enfant, comme celui de l’adulte, réclame la variété, voire la diversité des occupations. Et c’est bien l’enjeu : la pluridisciplinarité à l’âge d’apprendre. Faute de quoi, songeons-nous un instant, l’enfant ... s’ennuierait, d’autant plus que cet âge est caractérisé par la vitalité.

II La pédagogie de Quintilien :

Ce maître s’oppose sans aucun doute aux nouvelles écoles de rhétorique marchandes de recettes : leur formalisme vain dispensateur de facilité pèche par l’irrespect envers l’élève et leur discours, par leur irrespect envers l’enfant. De là vient la vigueur de l’expression toute classique ; soin dans la logique du Texte (pas un « connecteur » ne manque) ; utilisation oratoire du tour interrogatif ; travail de la formule (ex. « nec dies ipse sufficiat » ou « unum... eodem temporis momento »).

Valeur démonstrative de la mise en parallèle du citharède (l’homme-orchestre) qui contribue aux joies de l’« otium », et de l’avocat, celui que forme le maître en vue du « negotium » et futur responsable du sort de ses clients, au sommet de la vie sociale.

III L’expérience contre l’idéologie.

Quintilien « cicéronise » (ex. l’énumération d’ « inuentio » à « uultus motusque ») non sans une relative sobriété ; il affiche même de la modestie lorsqu’il se met à distance de telle formule ou de telle comparaison (« ut ita dixerim » ou « quæ si uelut »). On peut y voir le choix d’une attitude intellectuelle : fermeté sans pédanterie, autrement dit, équilibre et mesure.

L’argumentation n’est pas savante : Quintilien ne se réclame d’aucune autorité (notamment philosophique) même s’il a (presque) tout lu. Du reste, dans le livre XII, il doute qu’aucun système puisse servir à la formation de l’orateur : le stoïcisme et l’épicurisme moins que les autres.

En revanche, l’observation prime : registre du regard — quel que soit le contexte de ces verbes — (« spectat », « perspiciunt », « prouidemus ») significatif. Il a « vu », lui, parce qu’il a « regardé » ses élèves aux prises avec le travail scolaire. Comment ne pas admirer par ailleurs la concision et la précision du portrait du citharède en action, un véritable spectacle ?

Plus significativement encore, une morale du travail transparaît : travail14 ne pes quidem otiosus »), effort (« sub uno conatu ») et maîtrise (« seruiunt », « parent »).Ce qu’il reproche à ces « quidam » est moins la fausseté de leur dires, que le bavardage (les six subjonctifs de la deuxième phrase). Les faits s'insurgent: « ils sont têtus », comme dit l’autre. Le professeur vieilli et consacré a parlé comme un grand-père.

Conclusion

Nous ne demandons qu’à adhérer à l’optimisme de Quintilien quant aux capacités de l’enfant, hommage à la vie ; nous y adhérerons d’autant plus que l’Institutio oratoria constitue le bilan d’une longue expérience (rédigé à moins de quatre ans de la mort de l’auteur). Les sollicitations exercées sur les esprits par la société moderne, la dispersion du désir entre de multiples objets, la déconcentration et l’inattention, devenues peu à peu les despotes de notre public, n’infirment en rien le « quantum natura humani ingenii ualeat ».

Mais le caractère discrètement polémique du texte, du moins en son début, révèle un ancien qui résiste à l’escroquerie intellectuelle et morale d‘une certaine modernité. D’ailleurs ce maître de Pline le Jeune n’en fut pas récompensé par une partie de la postérité qui le tint pour responsable, fort injustement, de l’appauvrissement ultérieur des lettres latines. Aujourd’hui la « modernité15 »  voudrait le réhabiliter.

Grandeur et misère du métier de professeur, a fortiori du professeur de Lettres, chargé d’assurer la transmission d’un héritage, en l’occurrence le legs cicéronien, bien souvent contre l’« air du temps », au risque d’être perçu comme une incarnation du passé ! Il n’empêche : cette page est animée de la foi d’un humaniste attentif au réel et résiste à l’opinion comme au temps, sa substance.

 

1. Tour impersonnel.

2. An : la langue classique eût employé num ou -ne.

3. Multa et omnia désignent les savoirs dont Quintilien vient de traiter.

4. = « dire que ne pas », « dire que non ».

5. Confundatur et fatigetur : rendre ces subjonctifs ; les causes alléguées ne sont que des prétextes.

6. Sufficiat, patiatur et oporteat : même remarque, malgré les nuances qu'il convient d'apporter en raison de la syntaxe de la phrase, phrase qui, dans son ensemble, énonce la thèse adverse ; à partir de sed, Quintilien passe à la réfutation.

7. À l'époque classique = ut ita dicam ; ce subjonctif perfectum présent n'a pas de valeur temporelle.

8. Prendre soin de faire porter la négation sur possit. Il en va de même pour pes.

9.Nous traduisons par « les citharèdes », mot qui dit à lui seul que ces artistes chantent en s'accompagnant de cithare.

10. Nos élèves oublient souvent que ce verbe est intransitif et régit le datif.

11. Le joueur de cithare doit empêcher que certaines vibrations ne viennent fausser un accord ou un arpège.

12. Difficile à traduire. Gaffiot propose entre autres « réclamer ». Au passif, équivaut à « être nécessaire ».

13. = ea autem.

14. Il est tentant de lire comme une réponse à Sénèque-le-moderne (« Ut fertilibus agris non est imperandum [...] ita animorum assiduus labor franget. [...] Indulgendum est animo dandumque subinde otium quod alimenti ac uirium loco sit » — De tranquillitate animi) l'interrogation finale : « ... cum praesertim reficiat ac reparet ipsa uarietas ? »

15. Cf. les manuels de Jean Bayet, Littérature latine (Armand Colin, 1965) et de Hubert Zehnacker et Jean-Claude Fredouille, Littérature latine (PUF, 1993).

 

 

 

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