Les campagnes se sont multipliées ces derniers années, qui incitent les jeunes filles à embrasser des parcours que les « stéréotypes de genre » associent aux garçons, études scientifiques, techniques, liées à l’entreprenariat ou à la finance etc.
Il importe assurément d’œuvrer à ce que chacun soit libéré des représentations qui pourraient étriquer ses choix et son avenir. Ce qui nous interroge ici, c’est que l’accent soit le plus souvent mis, dans les médias notamment, sur l’orientation des filles, qui, par inhibition, se censureraient, s’interdisant les études et carrières en question. Il nous semble en effet que cette focalisation laisse de côté trois implicites, qui sont, chez la plupart, trois impensés et dont procèdent, chez certains, ce qui a tout l’air d’une manipulation.
D’abord, elle érige en référence ce que font les garçons. Étrange féminisme en vérité, qui veut à toute force que les garçons soient des modèles pour les filles ! Étrange émancipation, qui lutte contre des stéréotypes pour en imposer d’autres !
Or, pour recommander les choix masculins aux filles, faut-il – deuxième implicite – que l’épanouissement individuel ne soit pas au cœur de cette croisade, dans un pays où, selon Santé publique France et l’Observatoire national du suicide, les hommes sont deux à deux fois et demi plus nombreux à mettre d’eux-mêmes fin à leurs jours.
Car, en tenant que, dans une société patriarcale, les hommes se réservent le meilleur, ce discours évite d’une part d’examiner si c’est effectivement le meilleur et oublie surtout que, dans une société capitaliste, seul importe que les hommes comme les femmes soient rentablement employés et tous animés d’un même esprit de compétition.
Ainsi, quand on déplore le manque d’ambition des filles, il ne s’agit pas d’ambition intellectuelle, mais d’utilité économique et si l’OCDE, source commune à maints médias, comme les mêmes milliardaires sont les bâilleurs de fonds de maintes ONG, si l’OCDE déplore que les filles aient en France de moins bons résultats que les garçons en mathématiques, elle ne relève pas que les femmes représentent 60% des titulaires d’un doctorat dans les disciplines littéraires ou les sciences humaines, non plus d’ailleurs qu’elle ne s’inquiète de la moindre présence des hommes parmi ce que David Goodhart appelle les « métiers du cœur » (infirmières, accompagnement social et éducatif…). Car sous couvert d’« égalité entre les genres », ce que vise l’OCDE et que sert la légion bien-pensante des idiots utiles du néo-libéralisme, c’est plutôt l’égal enrôlement des hommes et des femmes dans la compétition économique.
On nous pardonnera le mauvais goût de mettre en doute l’innocence de ces grands mots d’ordre un peu soviétiques, de demander d’où viennent et où mènent les voies apparemment pavées de bonnes intentions. Nous invitons simplement chacun à la réflexion. C’est justement le propre des lettres que de la nourrir et d’y exercer.

