Ce qui du français est peut-être appelé à demeurer

Journée internationale de la Francophonie 2026

Pour commencer

Il doit être évident que tout ce qui est et qui donc a toujours été, faute de quoi ce qui est ne serait pas ce qui est, toujours sera, toujours demeurera. Mais ce n’est pas comme si tout ce qui est, comme si toutes les parties dont tout ce qui est se compose étaient d’une égale importance. Il se produit assurément des changements, mais ils sont depuis toujours, quoique sous des formes différentes, présents dans ce qui est. S’agissant d’une langue, ici du français, dont chacun sait qu’elle est, non seulement comme toute langue, mais comme tout ce qui est, comme tout étant, plurielle, je voudrais essayer de souligner ce qui de son passé relativement récent surtout devrait être appelé à demeurer pour ce que j’appellerais, non pas le salut du monde, mais le moins-de-dysharmonie-possible dans le monde. Il me faudra donc nécessairement remonter le cours du temps, mais non sans procéder par ellipses.

François Ier

L’article 111 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts propose, exige ou impose que les actes notariés du royaume soient dorénavant rédigés en « langaige [j’avoue avoir pendant fort longtemps été convaincu de lire, d’avoir lu « langaize » et maintenant encore, je n’en démords pas, même si je me laisse dire parfois que j’ai bien pu, comme je le fais d’habitude, me tromper] maternel françoys ». D’aucuns ont cru y voir, de la part du bon roi François « le premier des françoys », une volonté de démocratisation, voire de justice. Certes le mot « démocratie » était à l’époque déjà attesté, et ce depuis le Moyen Âge, mais ce n’était que dans des traductions d’Aristote, pas tout à fait en français même donc. En fait, il faudra attendre la Révolution (de 1789), sinon la Terreur, pour que s’impose le mot, ou le concept, de démocratie en France et en français.

François Ier ,qui ne se piquait – et pour cause ! – d’être démocrate, avait probablement le souci d’être juste. Hier encore, je refusais d’accepter qu’il pût être inattentif au fait qu’il y avait (et il y en a toujours) en Françe, non pas un « langaige maternel françoys », mais plusieurs « langaige[s] maternel[s] françoys » et j’étais convaincu que par l’expression « langaige maternel françoys », il entendait, en fait, tous les langages maternels « françoys » de France qu’il lui fallait ou qu’il voulait protéger contre le latin afin de mieux consolider son pouvoir à lui, consacrant ainsi la défaite ou, du moins, la subordination du Clergé par la Monarchie, tout en assurant protection au peuple de France contre les excès du dudit Clergé. Quel que fût l’intérêt de François Ier pour la justice et pour le bien-être de ses sujets, il est maintenant, il doit maintenant – et le devait même depuis assez longtemps – être clair que, si tant est qu’il s’en (de quelque intérêt pour la justice et pour le bien-être de ses sujets) nourrît, il ne s’intéressait qu’à son pouvoir à lui, à son pouvoir que le Clergé menaçait grâce au latin, arme redoutable par la dominatioVn qu’il exerçait sur la population. Ce n’est ni pour le français lui-même, ni, même, pour la (prétendue) unification du royaume (dont il ne pouvait pas ne pas savoir qu’elle ne peut qu’être impossible sauf en temps de guerre) qu’il se démenait ; ce n’est pas pour le bien de la France, vu que Dieu, lui-même, dut avoir autant de mal à comprendre ce que pouvait signifier « le bien de la France) à l’époque, qu’il en pourrait rencontrer maintenant, confronté à semblable question. Pour lui (François Ier), la langue française n’était qu’un moyen, le seul dont il pût faire usage pour solidifier et renforcer son pouvoir aussi bien que celui de la Monarchie ultérieurement Il aura quand même eu le mérite de réduire le pouvoir du clergé dont les outrances à l’encontre des petites gens durent être terribles.

L’Histoire du français a toujours, dans ses principaux moments, été associée à celle du Pouvoir.

La Révolution de 1789

Si François Ier fait de la langue une arme contre le Clergé afin de conforter son pouvoir personnel, les (soi-disant) révolutionnaires de 1789, qui ont pour ambition d’abolir les privilèges de la noblesse et du Clergé (encore !) et de promouvoir l’égalité des droits, croient y parvenir en se débarrassant des ennemis de la patrie. Et les ennemis de la patrie sont ceux qui, ne parlant pas le français, mais d’autres idiomes (du royaume de France et donc français pourtant, eux aussi), nuisent à l’unité nationale et méritent d’être tués, massacrés même. Toute langue étrangère ou réputée telle, le latin, toutes proportions gardées, pour François Ier et la liste des langues énumérées par Barrère à la Convention pour les Patriotes doivent être frappées d’ostracisme, car dangereuses pour les futurs républicains. Il y aura toujours eu pour le Pouvoir en France, ailleurs aussi, mais peut-être surtout en France, la langue défendue et protégée par le Pouvoir d’un côté et de l’autre les langues barbares des étrangers, mais aussi des Français qui ne parlaient pas français- ils étaient encore bien nombreux hier, au siècle dernier, ceux qui ne parlaient pas français et même aujourd’hui, il y en a encore -ils ne sont certes pas très nombreux, mais il y en a- et tout se sera passé comme si pour le Pouvoir en France il fallait qu’il y eût quelque extériorité ou hétérogénéité, pour que l’on s’inquiétât, moins pour la situation du français, que de l’hostilité, réelle ou présumée de l’étranger, de l’autre. Pour François Ier, l’autre c’était le Clergé, ceux qui parlaient latin.

François Ier ne cherche pas tant à promouvoir le français qu’à éloigner le latin, même si c’est bien ce qu’il peu ou prou accomplit en réduisant le latin et le Clergé à un silence relatif, sinon à une quasi-invisibilité. Quant aux patriotes et aux apôtres de la Terreur, ils veulent bien que triomphe le français, pour eux la langue nationale, mais c’est dans le but d’homogénéiser la France et sa population, ce qu’ils cherchent à faire dans le sang et en pratiquant ce qu’on n’appelait pas encore de l’épuration ethnique ou, si l’on préfère, linguistique.

Jules Ferry et l’expansion du français

Vers la fin du dix-neuvième siècle, il se produit comme un début de changement : consciente de ne pouvoir rivaliser avec l’Angleterre sur la scène coloniale et sensible à la puissance grandissante et menaçante de l’Allemagne, la France choisit de privilégier la carte coloniale : c’est le moment Jules Ferry, c’est, en 1881, l’école libre, gratuite et obligatoire, et, en 1883, c’est la fondation (par Pierre Foncin) de l’Alliance Française (de Paris, bien évidemment) c’est (surtout ?) le moment de la « mission civilisatrice » et ça marche aussi bien que mal, du moins pour la langue française : bien, parce que le français connaît une expansion surprenante en Afrique, dans l’Indochine, dans l’océan Indien et aux Antilles, mais mal aussi, parce que la France fait preuve de maladresse. On voit bien que, où qu’elle se rende, c’est pour exploiter et spolier surtout. La langue française séduit, mais les victimes de la colonisation se plaignent de ce que leurs pratiques culturelles –artistiques, religieuses et, pour commencer, linguistiques (les créoles, les dialectes, les langues autochtones) sont découragées et, même, assez sévèrement punies. Néanmoins, le colonisé se réjouit quand même de maîtriser la langue du colonisateur, et même mieux que lui parfois. De plus, c’est pour lui des perspectives d’emploi et, bien souvent, un prestige assuré.

Le français et la décolonisation

Le changement véritable coïncidera avec les mouvements de décolonisation. La colonisation emprunte alors les vêtements de l’aide et de la coopération, elle se veut gentille et bienveillante. On crée (en 1970) l’Agence de Coopération Culturelle et Technique qui, plus tard (en1997), deviendra l’Organisation Internationale de la Francophonie. Sous couvert d’échange économique, de partage culturel et, plus tard, de partenariat, l’intégration, d’abord régionale, puis continentale et depuis quasi mondiale, tente de dissimiler la face hideuse du colonialisme Personne n’y voit que du feu, mais comme chacun croit ou feint de tirer son épingle du jeu, tout continue comme devant. Presque personne ne semble constater que la langue et la culture sont également, sont surtout les armes insidieuses et pernicieuses du colonialisme.

L’autre visage du français

Seulement voilà ! Le français, ce n’est pas que l’exploitation coloniale que légitimerait le racisme. Et à y voir de près, ceux qui ont tenu – des politicards incultes et des marchands véreux – à faire du français le cheval de Troie du colonialisme par le biais de créations institutionnelles dont la finalité officielle se voulait culturelle ou intellectuelle, mais dont le principal exploit fut et demeure la réification et l’aliénation de l’autre, auront rendu un fort mauvais service à la France et au français (dont je ne cesse de rappeler, sans me lasser, mais non sans lasser d’aucuns peut-être, depuis bientôt près de cinquante ans, dans mes articles de revue et mes publications, dans les médias oraux et écrits, dans mes interventions un peu partout dans le monde à l’occasion de congrès internationaux et de colloques régionaux, qu’il faut, ce français, l’entendre au pluriel). Car le français et, surtout, certaines praxis devenues possibles grâce au français, grâce à certaines praxis du français, ce n’est pas que l’affaire de voyous et de voleurs : c’est aussi l’affaire des enseignants, des écrivains, des poètes, des grammairiens et des philosophes ; celle de chefs d’État aussi parfois, de ceux d’entre eux qui veulent faire oublier qu’ils ne sont guère différents des gangsters. Mais, de manière générale, la politique de la langue et des langues, quand quelque État s’avise d’en avoir une – et il y en a toujours plus d’une, même là où il n’y a pas de politique avérée de la langue –, sera confiée aux thuriféraires plus ou moins obséquieux de Pouvoir, fût-ce au détriment de la langue elle-même, au préjudice des praticiens de la langue, des locuteurs soucieux, ou non, d’approfondir leur connaissance de ce qu’il est convenu d’appeler leur langue, mais non moins, pour l’étranger, celle de l’autre.

La langue du pouvoir et le pouvoir de la langue

Tout État, toute structure de pouvoir n’a, en principe, qu’une langue, celle de l’État ou reconnue en tant que celle de l’État : ce ne sera toujours qu’un instrument au service du Pouvoir et de ses diverses instances, officiellement pour le Bien commun, en fait pour sa propre perpétuation, fût-ce pour le malheur de (presque ?) toute une population, celle pratiquant la langue dite naturelle de l’État en question, devenue, entre-temps, langue nationale, mais, parfois, pour la malédiction d’autres populations (de colonisés ou/et d’immigrés) aussi pratiquant d’autres langues. L’essentiel, c’est que la France elle-même, l’État français, en profite. Cependant, si la France en tire des bénéfices, ils ne sont, lesdits bénéfices, que matériels et financiers surtout; accueillis dans un premier temps avec frénésie (du moins par certains), ils ont vite fait de laisser dans la bouche des gens honnêtes un goût amer. Certains s’esbaudissent de ce que ces bénéfices soient au profit et à la gloire, croient-ils, de la France, du français, des Français, des francophones et des francophiles : ils en sont tout aise et s’en félicitent. Comme s’il y en avait de quoi et qu’il n’eût point été séant d’en rougir plutôt.

L’amour de la langue ?

Il y aurait tant à dire sur ce point et je n’en ai guère l’envie, surtout que ce n’est à l’honneur de personne. A ne considérer que le français, que ce que l’on pourrait appeler « la politique du français », on a vite fait de constater que, de François Ier à Jacques Toubon, en passant par Richelieu à qui on doit l’Académie française (fondée en 1634 et officialisée en 1635– et peut-être aussi par Descartes qui choisit d’écrire son Discours de la méthode (qui est de 1637) en français plutôt qu’en latin afin d’être compris même par « les esprits faibles et les femmes » – , Barrère et l’abbé Grégoire, Jules Ferry, et Charles de Gaulle qui aurait eu l’outrecuidance de vouloir commenter le Robert, non moins que Mitterrand, cet autre « premier des Françoys » qui, apparemment, se croyait écrivain pour avoir fait quelques livres, il n’y a, même chez ceux qui se passionnent pour le français, même chez ceux qui se targuent d’écrire, d’intérêt pour le français que dans la mesure où il sert à autre chose qu’au français lui-même. Le français serait, ne serait qu’un instrument qui, une fois utilisé, ne servirait plus à rien : il ne serait utile que le temps d’un usage, d’un recours, lequel pouvant se répéter et se devant de se répéter ferait croire de la part de l’usager de la langue un attachement constant dont le souci du beau langage constituerait le témoignage irréfutable. En fait, le souci du beau langage ne vise, lui aussi, que l’effet escompté : l’attention des uns et des autres, de tous, la réputation, voire la gloire ou, moins ambitieusement, la popularité et la notoriété, la richesse, le pouvoir ou, à défaut, l’influence et l’importance dont on pourrait jouir dans toutes les sphères de la société et, éventuellement, à l’étranger aussi. Il s’agit, non pas tant de l’amour de la langue, s’agît-il de sa langue à soi, que du profit dont on peut personnellement bénéficier : d’où le culte du style dont plus d’un écrivain prétend détenir l’apanage, le style, le beau langage n’ayant d’yeux que pour la distinction d’un prétentieux, d’une classe qui se tient pour supérieure, peut-être même pour la gloire de la nation.

Les tribulations du français

Ce qui peut du français, de ce ou de ces français-là sera peut-être appelé à demeurer, c’est contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’état d’inconsidération dans lequel plus d’un, sinon toute une nation, l’aura laissé. Ce n’est pas la langue elle-même qui plonge dans la fièvre et suscite cet enthousiasme qui la fait étudier et explorer, mais le seul profit qu’on en peut récolter. Si encore il ne s’agissait que de cela, ce ne serait point si grave ! Mais en faisant de la langue, ici du français, un joyau que seuls certains Français étaient et sont en mesure d’apprécier et de soigner, le Pouvoir en France, qui est, avant tout, un pouvoir du français, un pouvoir qui parle français, qui légifère en français et prétend le faire mieux que tous, certainement mieux que ceux qui, eux, ne sont pas des Immortels – le Pouvoir est toujours d’abord un pouvoir de la langue, mais on aurait tendance à l’oublier ; de la langue héritée, transmise, reçue et acceptée bien humblement par le sujet, par le citoyen obligé d’être obligé, d’être reconnaissant sous peine de passer pour un sale extrémiste ou, pire encore, pour un dangereux révolutionnaire –, aura, fût-ce à son corps défendant, contribué à faire du français un instrument d’oppression et de domination ; en France déjà, puis, bien vite, dans les colonies françaises où, en imposant l’usage du français, on faisait constater au colonisé son état d’infériorité. D’ailleurs, le français n’a été imposé que graduellement et en France et dans les colonies françaises, où l’on s’adressait aux indigènes et aux esclaves en petit-nègre dans un premier temps, cependant qu’en France, on privilégiait la langue d’oïl tenue pour la seule vraie langue française, les autres langues parlées en France n’étant point dignes de l’être.

De l’attention au signifiant

L’attitude adoptée, en France et hors de France, vis-à-vis du français, de ce français surtout qui est considéré comme étant LE français a presque toujours été plus ou moins ambiguë : le français aura souvent, sinon presque toujours, été une langue admirée ou honnie, admirée et honnie, voire en même temps. Mais, avec les mouvements de décolonisation, auxquels la France ne s’est pas violemment opposée – la question est, toutefois, plus complexe –, on s’est dans les colonies ou anciennes colonies françaises, fait, tout en s’exprimant dans un français qui parfois faisait l’envie des Français eux-mêmes, un devoir de ne voir dans la langue française qu’une arme au service du colonialisme et de l’impérialisme français. Que le français ait été une telle arme est indéniable, mais seul un demeuré, de surcroît complexé et plutôt raciste lui-même, s’amuserait à tout le temps hurler que le français, c’est le seul impérialisme français, comme si le français s’y pouvait être réduit. C’est oublier que si le français a été – ce qu’il est sans doute encore le cas ici et là – une langue dominante, il n’aura pas toujours été dominateur, il aura aussi été une langue dominée, ainsi qu’en témoigne, de 1755 à 1763 en Acadie dans la province appelée Nouvelle-France qui, comme celle portant le nom de « Canada », était territoire français, l’épisode du Grand Dérangement qui vit la déportation des Acadiens francophones qui, au terme de maintes vicissitudes, finirent par s’établir en Louisiane. Ceux qui parlent de langues dominantes et de langues dominées n’ont, quoique pas tous d’entre eux, que le tort, qui est immense et la simplicité, qui est bien déplorable, de ne pas voir que ce n’est pas la langue elle-même qui serait (comme on dit) dominante ou/et dominée : la langue elle-même, toute langue – toute langue est actualisation du langage (verbal) ; ne me demandez pas comment, je ne puis dire que c’est de la confrontation des signifiants, non sans ajouter que les signifiants n’existent que grâce aux locuteurs humains, les seuls à être doués des facultés de langage, de langue(s) et de parole et qui, eux-mêmes, doivent tout aux signifiants – n’est ni oppression ni libération en puissance ou en acte. Tout dépend de l’usage qu’on en fait et c’est toujours une question de lecture, une question d’attention de tous les instants aux signifiants, pas tant pour en déterminer ou appréhender la/les signification/s que pour tenter sans relâche d’en saisir le fonctionnement, le rythme, la musique et les mouvements. Cela n’implique pas forcément le rejet de la signification et du sens – est-ce possible ? –, mais contraint de compter avec l’extrême labilité et la redoutable incertitude de ce que l’on croit être la signification ou le sens. Ce n’est pas qu’il n’y ait ni signification ni sens ; c’est tout simplement qu’ils sont toujours fuyants et insaisissables. Et qu’il faut immobiliser la chaîne toujours en mouvement des signifiants, des unités (plurielles) langagières et linguistiques pour que la signification et le sens soient possibles. Pour peu qu’on fasse attention à cela – à cet arrêt (plutôt) arbitraire et fort énigmatique (puisque difficile, voire impossible à expliquer) de la chaîne en mouvement des signifiants renvoyant sans cesse et toujours à d’autres signifiants, on ne saurait manquer de conclure que le sens et la signification, ce n’est pas bien convaincant. Comment faire cependant si ce n’est qu’à ce prix, qu’au prix de cette immobilisation toute relative que la signification et le sens sont possibles ? Il faut, bien sûr, tenir compte de la signification et du sens, mais sans les tenir pour assurés en, comme dirait Lacan, « abaiss[ant] la superbe qui tient à tout monocentrisme », en proposant, comme le fait Derrida, que l’on déconstruise « à perte de vue » et « à perte vie », autrement dit que l’on s’acharne à sans cesse montrer et démonter selon un processus toujours inachevé la douteuse assurance de tout sens achevé. Pourquoi cela ? Parce que c’est ainsi, ce n’est qu’ainsi que l’on peut essayer d’ébranler toute tentation de dogmatisme et de freiner toute velléité d’autoritarisme.

Les chances qu’offre le français

Si par hasard, l’on s’aventurait à demander ce que le français aurait à y voir, il serait répondu que, toutes les grandes percées effectuées, surtout depuis les expériences tentées par Breton et les surréalistes, avec les grandes avancées dans les domaines du structuralisme et de la poétique, avec Barthes et Gérard Genette, dans celui de l’écriture avec la révolution opérée par Sollers et le groupe Tel Quel, dans le champ de l’anthropologie (structurale, elle aussi) avec les recherches de Claude Lévi-Strauss, sur la scène freudienne avec les travaux de Lacan qui, en les plaçant sous le signe d’un retour à Freud, fait redécouvrir ce dernier avec le secours, surtout de Hegel, de Heidegger et de Saussure, en matière de marxisme avec la relecture de Marx par Althusser, à propos de la philosophie que Derrida transforme en exercice interminable de la lecture grâce à ses lectures de Hegel, de Husserl, de Heidegger et de Mallarmé, pour ne citer qu’eux, en ce que le monde entier appelle déconstruction pour avoir lu De la grammatologie ou, surtout, La Double séance, mais dont il n’a pourtant inventé ni le mot (que l’on doit à Granel) ni le concept (si l’on peut dire) qui est déjà présent en germe dans la notion de renvoi chez Husserl, bref, que toutes ces percées ou avancées ont été produites en français et en France. Ce qui peut ou doit être du français, de ce français dont nous sommes plus ou moins contemporains, appelé à demeurer, ce sont bien ces immenses progrès en ce qui concerne le savoir dans les différents espaces mentionnés, mais peut-être bien plus l’extrême rigueur adoptée dans la démarche choisie. Toutefois, il importe aussi de garder à l’esprit que les progrès, s’agissant du savoir et de la connaissance, ne valent que si le monde ne s’en trouve pas diminué, pollué et sali. Et, c’est bien dans ce sens qu’oeuvrent les travaux de Derrida et de Lacan, non moins que ceux des autres auteurs mentionnés : ce que je retiendrai pour ma part et que tout le monde peut également, ayant contemplé et médité leurs œuvres, retenir, c’est que, pour peu que l’on consente au terrible effort de lecture qu’elles (ces œuvres, et d’autres aussi, exigent), on peut en arriver à comprendre que tout le malheur du monde est le fruit pourri de l’idéologie, la Mère amère et éternelle de tous les maux, cette sombre fiction conçue par les hommes dans le but de dominer et d’exploiter, qui ne cherche qu’à s’imposer, puisqu’elle est fille de l’ignorance, de cette volonté d’ignorance qui refuse d’aller à la rencontre de ce qui est, à la rencontre du monde, eu égard à la difficulté que cela suppose sans doute, alors qu’il faudrait tenter de s’en approcher (de ce qui est) sans s’en forcément approcher, histoire de garder la bonne distance, de ne pas aller au-delà de ce qu’Aristote appelle « le juste milieu », histoire surtout de se toujours réserver le loisir de s’approcher pour mieux écouter dans le but d’entendre la silencieuse mélodie qui en émane afin de, faute de pouvoir être juste envers tout et envers tous, on soit au moins le moins injuste possible envers tous et envers tout. Ni Derrida, ni Lacan, ni Lévi-Strauss, ni Barthes, ni Foucault, que je n’ai pas mentionné, qui écrivent tous en français et qui pensent en français, bien qu’il soit plus juste de dire que Derrida et Lacan pensent peut-être un peu plus en allemand qu’en français, et en France, sauf Derrida (encore lui !) que l’on publie bien plus hors de France qu’en France, personne d’entre eux ne saurait être taxé d’idéologisme ou accusé de dogmatisme, même Foucault qui, pourtant , se permet parfois d’être polémique. Ils ne concluent jamais et ce n’est pas seulement pour avoir lu Flaubert. Par contre, ils cherchent fouillent, analysent et exhibent la faille ou la maladresse qui aura encouragé telle assurance –et toute assurance est toujours celle du sens achevé – qu’ils ont vite fait de dénoncer pour son inexactitude, sinon sa fausseté élevée, par ignorance ou mauvaise foi, au rang de vérité intemporelle au grand dam de tous ceux qui s’y laissent prendre et pour l’agacement des gens honnêtes. Les auteurs que nous mentionnons ont certainement eu de glorieux devanciers, mais tout se passe comme si la France avait presque choisi de, Barthes, le moins brillant d’entre eux, excepté, de les oublier ; d’où notre choix qui se justifie bien mieux encore de ce que leurs œuvres ont un parfum, reconnu uniquement à force de lecture, de liberté. Rien de plus libérateur qu’un ouvrage de Derrida ou de Lacan, de Foucault aussi. J’en pourrai mentionner d’autres comme, par exemple, encore que ce soit un exemple qui risque de surprendre, venant de moi, Jacques Bouveresse, peut-être Girard également, bien que je ne souscrive pas beaucoup à ce qu’il dit, et certainement Denis Hollier qui, grand lecteur de Bataille, vit et travaille aux États-Unis. Ils ne sont pas les seuls au monde à lutter, forts de leur seule plume ou de leur clavier, contre tout autoritarisme, ni les seuls à s’exténuer pour que la liberté de personne ne soit bafouée, mais ils sont assurément parmi les meilleurs. Le hasard a voulu qu’ils écrivissent en français et qu’en français ils eussent produit et qu’ils continuassent leur œuvre libératrice. Si du français il y a quoi que ce soit qui soit certainement appelé à demeurer, c’est certainement cela ; pour leur gloire personnelle et celle de la France, mais bien plus et surtout pour l’humaine dignité et le respect de tout ce qui est, du monde, sans que personne n’ait jamais plus à inutilement souffrir, grâce justement au respect, auquel eux-mêmes et leurs œuvres convient, de tout et de tous par la grâce de la lecture – ils sont, au fond, avant tout de redoutables lecteurs, ceux que j’ai sélectionnés – qui est la seule à permettre d’essayer d’être le moins injuste possible envers tous et envers tout. Depuis un moment et maintenant encore en français (comme on dit), mais certainement pas assez même maintenant. Demain… peut-être…