Voilà plusieurs années que l’attention des médias est à chaque rentrée savamment distraite des problèmes majeurs de l’Éducation nationale par des effets d’annonce sur des questions telles que le harcèlement ou l’interdiction du téléphone, lesquelles, tout importantes qu’elles sont, ne sauraient définir une politique scolaire. Certes, de nouveaux programmes ont été publiés – auxquels personne ne prête attention et que signale le soin méticuleux mis à ne trancher aucun débat pédagogique, autrement dit à afficher d’admirables ambitions sans préconiser les moyens pédagogiquement adéquats de leur réalisation. Aussi en est-on à penser que plus personne ne pilote le navire et peut-être à s’en satisfaire. Mais nous sommes républicains, nous savons l’institution nécessaire et nous ne saurions nous réjouir de son évanouissement. Du reste, on n’empêche pas les voies d’eau en refusant d’inspecter la cale et, faute de cap, nous dérivons.
Empressons-nous ici d’une précision. Il est assurément plus simple, et plus consensuel, d’aborder la crise que traverse l’Éducation nationale sous le seul angle des moyens (et loin de nous l’idée d’en minimiser l’importance), mais enfin la dimension matérielle est, à proprement dire, secondaire : c’est le sens qui prime, et qui manque. Et le sens n’est pas une question qui se règle à coup de millions. Si l’on manque de professeurs et si l’on en recrute de si défaillants, ce n’est pas seulement en raison d’émoluments insuffisants, mais aussi parce que les meilleurs étudiants, ceux que passionne leur discipline, ne voient plus dans ce métier une voie pour transmettre. Supprimez les Inspés, restaurez la valeur disciplinaire du Capes, n’importe qu’il soit placé après la licence ou la première année de master, et vous aurez des candidats, et d’excellents lauréats.
Il y a d’abord la réforme du lycée. Elle a accouché d’un désastre que, avec maints autres, nous avions annoncé et d’ailleurs amplement prévisible. Elle a institutionnalisé l’inversion logique et hiérarchique entre l’étude et l’examen, lui-même réduit à n’être plus qu’un segment de Parcours sup. Elle a fait du lycée une froide machine où les enseignements ne sont pas suivis pour eux-mêmes et en fonction d’une cohérence épistémique, où à vrai dire les contenus comptent peu et moins que les points à cumuler en vue d’un parcours et d’un avenir professionnel dont la mesure n’est plus que pécuniaire. Elle a cyniquement acté la fin d’un enseignement de transmission et d’innutrition, au profit du consumérisme, de l’utilitarisme et du conformisme. Elle a expurgé le lycée de sa substantifique moelle. Et à cet asséchement intellectuel et moral elle a en toute logique assorti les rapports humains, érodant le lien de camaraderie par la dissolution du groupe-classe et celui de l’élève au maître en faisant du second l’examinateur perpétuel du premier.
Bien sûr, la volonté, voire l’enthousiasme, de nombreux professeurs, fermes et résolus dans leur dessein et l’idée qu’il se font de leur mission, et, en ce qui nous concerne, la puissance des textes compensent en partie la noirceur du tableau, comme la fraîcheur de jeunes gens que n’ont pas encore figés les eaux glacées du calcul égoïste ou que leur éducation, sinon l’école, a familiarisés avec avec les choses de l’esprit et le sens de l’étude. Gardons-nous à cet égard de surinterpréter un mouvement lycéen qui, comme toujours, doit beaucoup à la pétulance de l’âge, qui surtout, pour être considérable, n’en est pas moins minoritaire. Ce mouvement intéresse cependant par sa géographie et sa sociologie, et pour ses revendications, y compris en ce qu’elles ont d’effarant, par exemple en ce qui concerne les horaires. Traiter le temps d’étude comme un temps de travail, confondre otium et negotium : faut-il que l’école ait failli ! La question à vrai dire n’est pas celle du temps scolaire, le même à peu près que dans les années 80, mais de savoir pourquoi force lycéens jugent aujourd’hui accablant ce que leurs prédécesseurs (comme la majorité de leurs camarades actuels) n’auraient pas même songé à critiquer.
Outre l’effet Blanquer, il faut ici dénoncer une démocratisation scolaire en trompe-l’œil, obtenue par l’abaissement des exigences, l’atermoiement des apprentissages et l’escroquerie de l’approche par compétences, ainsi que l’uniformisation des parcours, qui s’est faite à la fois au détriment des savoirs et au dépens des élèves. Le désarroi des lycéens n’est-il pas celui d’anciens écoliers et collégiens qu’on a privés des connaissances, des méthodes et de la discipline nécessaires, qu’on a surnotés, ou qu’on n’a pas notés, pendant neuf ans, qu’on a habitués à passer de classe en classe sans efforts et que, par-dessus le marché, on a, pour respecter les consignes statistiques des rectorats, orientés vers le lycée général et technologique ? Et ce désarroi n’est-il pas le symétrique au fond de celui des élèves des lycées professionnels, dont on a toujours promis de revaloriser l’image, tout en s’en gardant toujours ?
Nous voudrions croire que les convulsions actuelles témoignent d’une résistance de l’humanité contre un certain nihilisme, tant à travers la volonté de se réinscrire, avec les autres, dans la chaîne des siècles que d’être considéré chacun dans sa singularité. Puissent-elles n’être pas celles d’une agonie !

