Jardins de pierre (Gardens of Stone), Francis Ford Coppola (USA, 1987/février 2021, Carlotta). D’après le roman de Nicholas Proffitt.

Coppola avait donné en 1979 avec Apocalypse Now un des films de guerre les plus impressionnants de l’histoire du cinéma. Huit ans après, il revient à la guerre du Vietnam, mais, cette fois, s’écarte du style baroque et incandescent du précédent pour prendre le genre « à rebrousse-poil » Dans cet appendice mélancolique à Apocalypse Now, les jardins du titre sont les cimetières militaires, en particulier le plus important, celui d’Arlington, où est tourné le film.

On commence en 1968 avec les funérailles d’un soldat auquel rend hommage la garde d’honneur, « La Vieille Garde », compagnie spécialement affectée à cette tâche et dont le sergent Hazard (James Caan) est l’un des chefs. Le cérémonial est réglé au millimètre, dans les déplacements, les gestes, la tenue de chacun. On découvre cette mise en scène brillante mais funèbre avant de s’arrêter sur Hazard qui convoque ses souvenirs. Il revoit l’incorporation de Jack Willow, jeune volontaire enthousiaste, impatient de servir l’armée de son pays sur les champs de bataille vietnamiens, dans cette « compagnie d’opérette » comme l’appelle l’adjudant Goodie (James Earl Jones). Il sait, Hazard, ce qui attend les soldats envoyés au Vietnam, lui qui a déjà servi deux fois là-bas, lui qui, depuis, sait que cette guerre ne sert qu’à produire des cercueils. Malgré ses demandes réitérées, il n’est pas transféré au camp d’entraînement où il pourrait, fort de son expérience, aider les jeunes à se préparer. Une liaison avec une journaliste militante (Angelica Huston) qui considère que cette guerre est un génocide, qui manifeste avec les opposants, qui souvent le met en colère, n’arrange guère la vision désespérée de sa fonction qui consiste à accueillir « les boîtes »…

Seules deux courtes insertions d’images d’archives, montrant surtout l’évacuation de civières (la première est accompagnée ironiquement d’une musique martiale), nous mènent sur le terrain du conflit. Sinon, le film reste dans le périmètre du casernement et de son voisinage urbain. Les « scènes d’opérette » (revues de chambrée, funérailles, etc.) réglées par des « acteurs kabuki » (dixit Goodie) y alternent avec des séquences plus intimes entre les différents protagonistes. Mais le hors champ a cette présence angoissante qui fait éprouver le moindre instant comme un sursis à l’inévitable et fait ressortir la vanité des activités rituelles de représentation face à la réalité qui guette. Le film n’est ni pro ni anti militariste : il nous invite à comprendre le point de vue de chacun, en particulier celui de Hazard, qui dit : « Je déteste cette guerre et encore plus ses détracteurs », même s’il sait qu’elle est inutilement dévastatrice. Et Samantha, la journaliste, farouche opposante, mais amoureuse comme lui : « Tu dois faire ton devoir, moi aussi ». L’émotion est présente, provoquée par cette grande attention à l’humanité de chacun, et, à la fin, le retour au présent de cette cérémonie du début est très poignant. Émotion, certes, mais il nous est difficile, même si le film n’appelle à rejoindre aucune cause, de partager l’idéal militaire de Hazard et de ne pas, comme Samantha, rejeter les politiques guerrières…

Le coffret contient, outre les Blu-ray et DVD, le fac-similé du dossier de presse. On appréciera le bonus de 20mn où J-B. Thoret analyse le film et sa place dans la filmographie de Coppola comme dans le genre.