Voyage à deux (Two for the Road), Stanley Donen (USA, 1967/mars 2020, Wild Side). Sur un scénario de Frederic Raphael.

C’est l’histoire du couple que forment Johanna (Audrey Hepburn) et Mark (Albert Finney). Mais la narration a ceci de particulier qu’elle ne s’intéresse qu’au voyage que chaque année les deux personnages en provenance d’Angleterre font jusqu’à la Côte d’Azur, via Calais ou Orly. Le film traverse ainsi cinq périodes successives, de leur première rencontre sur la Manche jusqu’à leur dernier périple, qui d’ailleurs ouvre le film. On commence donc par un flash-back (en américain distingué : analepse), mais ce qui suit n’est pas construit selon une simple remontée temporelle. En effet, très vite les lieux sont balisés par leurs rencontres avec le couple et vus à différentes époques, lesquelles se superposent au gré de la fantaisie du scénariste et du cinéaste. C’est ainsi que, par exemple, on les voit sauter dans une voiture et arriver plus loin dans une autre, donc une ou plusieurs années plus tard. Objets, lieux et costumes traduisent le déroulement temporel : l’auto-stop du début fait place à une vieille MG peu fiable, à laquelle succéderont des Triumph, Alfa Romeo et Mercedes. Les époques se chevauchent donc, se croisent même parfois, épousant l’aventure amoureuse jonchée de joies, de crises et de souvenirs. On est ainsi à la fois au bord de la route pour les suivre dans leurs trajets, et dans leurs têtes pour suivre les remous de leurs sentiments. C’est virtuose et profond, puisque ce ballet d’images, de sons et de couleurs est la mise en scène du devenir d’un couple, chaque enchantement étant mis en question par son revers.

Un ballet, en effet, et l’on n’est pas étonné que la chorégraphie soit ici l’interprète des destins et des sensibilités, puisque Donen a débuté dans cette spécialité pour devenir réalisateur et donner au cinéma quelques-uns des chefs-d’œuvre de la comédie musicale (Chantons sous la pluie co-réal Gene Kelly, Drôle de frimousse etc.). Ici la danse est autre, c’est celle des plans qui se succèdent en un rythme fascinant, accompagnés par des musiques témoignant des époques et, surtout, par la musique d’Henry Mancini (cf. Diamants sur canapé, etc.) qui sait accompagner les contrastes d’atmosphère par des jeux entre mélodies et basses, par le renversement des tonalités. Autre grand atout pour Donen : il bénéficiait au départ d’un génial scénario de Frederic Raphael inspiré de son expérience personnelle. Les deux hommes travaillèrent en parfaite harmonie, et cela se voit.

En somme, comme dans tous les grands films, on quitte le réalisme (pourtant ici très prégnant dans les détails) pour accéder plus nettement à la vérité humaine. Entre rire (les gags sont nombreux et réussis) et grande mélancolie (le passage du temps et l’usure des sentiments), c’est un peu soi-même que chaque spectateur côtoie à la vision de Two for the Road. Voilàune grande réussite de pur cinéma, peut-être un chef-d’œuvre.

Le coffret satisfait notre gourmandise cinéphilique grâce à un livre très dense et richement illustré sur le tournage du film et ses différents protagonistes. Si on ne peut se procurer le coffret, on se console avec les très riches et variés bonus du Blu-ray, dont un entretien avec Raphael.