À Rio, en 1971, la famille de l’ex-député Rubens Paiva, son épouse et leurs cinq enfants, vit un bonheur confortable fait de rires, échanges, jeux et activités culturelles dans une belle et grande villa près de la plage. Le père reçoit régulièrement des courriers et livraisons. Un jour la police du régime fait irruption, emmène Rubens, son épouse Eunice et la fille aînée Eliana. Les deux femmes sont relâchées, mais en prison Eunice a entendu les cris des torturés et vu une liste d’opposants où figurent une amie enseignante et Eliana. À partir de ce jour, il est impossible d’avoir des nouvelles de Rubens, dont Eunice découvre qu’il faisait partie d’un réseau aidant les persécutés. La famille, surveillée constamment, déménage à São Paulo et Eunice se consacre avec acharnement à retrouver les traces de son mari ou la preuve de sa mort…
Ce film est construit autour de ce personnage féminin, auquel l’actrice Fernanda Torres prête une présence incroyable : elle est meurtrie mais digne, frêle mais tenace, belle profondément, dégageant une aura fascinante, sa force se nourrissant de sa peine. Insouciante et rayonnante au début, ignorant les véritables activités de Rubens, lequel ne voulait pas la faire vivre dans la peur, l’épouse et mère semble sublimée par la douleur du deuil impossible, non comme une martyre mais au contraire comme une lutteuse. Car le film, qui dénonce évidemment la dictature en en montrant un effet particulier, est surtout un hymne à la noblesse humaine. Et rien que la prestation de l’actrice suffirait à conseiller chaudement le film. Mais de nombreuses autres qualités le distinguent, comme la prise en charge du récit et la cohérence de la réalisation. L’enchaînement des faits (le scénario, préparé pendant des années, est tiré d’un livre-témoignage du fils Paiva) est très clairement relaté. La narration et la mise en scène soulignent le contraste entre la vie heureuse de la famille et le drame provoqué par l’arbitraire dictatorial. C’est en particulier l’utilisation quasi symbolique des décors comme éléments actifs de la dramaturgie qui révèle le grand talent du cinéaste. Walter Salles, déjà fort connu et multi récompensé pour des films comme Central do Brasil (1998) ou Sur la Route (2012), a obtenu l’Oscar 2025 du meilleur film étranger pource film. Il confirme, avec d’autres comme Kleber Mendoça Filho (même importance du décor avec l’appartement du très beau Aquarius, 2016) ou Mykaela Plotkin, la grande qualité d’un certain cinéma brésilien, qui avait connu une période faste avec le Cinema Novo des années 60.
Le supplément propose une conversation avec Nalu Paiva, fille d’Eunice Paiva et l’historienne Maud Chirio.

