Rêves : Johanne tombe amoureuse pour la première fois de sa vie, de sa professeure. Elle relate ses émotions dans un carnet. Quand sa mère et sa grand-mère lisent ses mots, elles sont d’abord choquées par leur contenu intime mais voient vite le potentiel littéraire…

Amour : Marianne, urologue qui doit souvent annoncer des cancers de la prostate, accepte de son amie Heidi, responsable des cérémonies du centenaire de l’hôtel de ville, un rendez-vous avec un divorcé, Ole. Sur le ferry qui les ramène à Oslo, elle retrouve Tor, infirmier dans son hôpital où elle exerce. Il lui raconte qu’il passe souvent ses nuits à bord, à la recherche d’aventures sans lendemain avec des hommes croisés sur des sites de rencontre. Il y rencontre Bjorn, avec qui il se lie sans le désirer, et qui va se faire opérer. Marianne devient la maîtresse d’Ole, mais, instruite par ces rencontres, s’interroge sur le sens d’une vie amoureuse sans engagement…

Désir : Deux ramoneurs, le patron, heureux père de famille, et l’employé discutent. Le premier est perturbé par un rêve où David Bowie le regarde comme s’il était une femme. Le second, en couple avec son épouse depuis des années, lui avoue une aventure inattendue avec un client : il ne la considère ni comme l’expression d’une homosexualité latente, ni comme une infidélité, juste comme une expérience enrichissante. Mais ce n’est pas l’avis de son épouse à qui il se confie. S’ajoute chez le patron une histoire de chorale et la modification de la voix, ainsi que la confession d’une jeune fille sur You Tube…

Les trois films (qu’on peut visionner dans n’importe quel ordre) sont d’un réel intérêt. Chacun choisit une forme particulière, adaptée au propos. Par exemple le troisième choisit le long plan séquence, alors que le second est majoritairement tourné en plans rapprochés, troisième travaillant les contrastes entre plans rapprochés et plans d’ensemble. Dans les trois, les dialogues, le verbe en général, ont une fonction essentielle. Tous trois, on l’aura compris, traitent des sentiments, plus particulièrement du sentiment amoureux, reprenant certains clichés pour mieux les contredire ou les déconstruire, soulignant le hiatus entre ce qui est ou dit et ce qu’on en dit.

Grande unité thématique, donc, mais des variations significatives de l’un à l’autre, pour une trilogie qui fait date. Désir, de bonne facture et assez humoristique au final, m’a un peu moins convaincu que les deux autres. Rêves est d’une densité psychologique et d’une subtilité rares. Une voix off, celle de la jeune héroïne, conduit tout le film, surtout dans sa première demi-heure ; on ne comprend pourquoi qu’à la fin. On y décrit l’irruption de l’amour chez une jeune fille de dix-sept ans, découverte heureuse qui ne va pas sans dommages. En effet, grande est la distance entre les sentiments de Johanne et leur réalisation, celle que réclame le corps empreint de désir. Mais peu discernable est l’écart entre ce qui est et ce qui est ressenti, plus, entre ce qui est vécu et ce qui en est dit. D’où une belle réflexion, non assénée mais incarnée dans les trois personnages principaux, sur la création littéraire. Et celle-ci apparaît ou comme une lutte contre le passage du temps ou comme une révélation des insuffisances de l’être. Johanne a besoin, pour elle-même, d’intellectualiser via l’écriture ce qu’elle ressent et, assez vite, accepte que ce qu’elle a écrit soit lu puis devienne fiction (et marchandise !) par la publication. Fiction de vérité qui conduit mère et grand-mère (poétesse elle-même) à remettre en cause leurs choix d’existence et les certitudes sur lesquelles elles s’appuyaient. J’ajouterai que ce Rêves offre une des plus grandes séquences dialoguées qui soient, entre la mère Karin et Johanna, la professeure, tout en allers-retours, changements de ton, virements stratégiques, réflexion et spontanéité : un modèle d’excellence !

Amour, mon préféré peut-être, est très juste dans sa présentation des comportements humains, très habile dans sa construction avec une série d’échos et de résonances qui font progresser les individus, très touchant, d’une grande bienveillance humaniste. Chacun des personnages a quelque chose de positif malgré ses failles ou ses manquements. Oslo y est un personnage essentiel, sa rade, son port, son imposant hôtel de ville, ses faubourgs et banlieues jointes en ferry, ses appartements. Le pivot, c’est Tor, d’une empathie et d’une lucidité permanentes, avec ses grands yeux et son sourire cerné par la barbe. On pense bien sûr, ici comme dans les deux autres, à Rohmer et ses aventures sentimentales nourries par les dialogues, mais on est moins dans le jeu et la fantaisie ironique du regard surplombant. C’est aussi une belle réflexion sur l’amour, sa nature et son rythme, plus généralement une réflexion sur l’acceptation de soi et du temps dévorateur ou salvateur, l’acceptation du présent face à la finitude.