Ce film, un des plus ambitieux et personnels de son auteur, n’eut guère de succès à sa sortie, moins, je crois, que Jardins de pierre, méconnu lui aussi, traité dans la rubrique précédente. À la faveur de sa ressortie en salles et en vidéo, nous avons pu constater combien ont eu tort public et critique de l’époque.
Ingénieur visionnaire, Preston Tucker (Jeff Bridges, avec ce qu’il faut de folie et d’engagement) conçoit en 1948 ce qu’il est persuadé être la voiture de l’avenir, conforme à son credo : rationalité, fiabilité et surtout sécurité. Énergique, inépuisable, fermement soutenu par sa petite famille et sa poignée de fidèles collaborateurs, Tucker joue alors de son charisme pour susciter l’engouement du public. Fort de sa seule renommée et de l’appui d’Abe Kratz, un baroudeur des affaires, Tucker part sans complexes à l’assaut des trois » géants » de Détroit (Ford, Chrysler et General Motors) après avoir obtenu difficilement locaux et subventions. Longtemps attendu, son prototype – la » Tucker » – fait sensation. Mais Detroit et son lobby de Washington ne veulent pas de cette concurrence et vont tout faire, jusqu’à l’action judiciaire fondée sur la calomnie, pour ruiner le génial inventeur…
Voilà le portrait d’une personnalité réelle et plutôt méconnue, d’un rêveur et visionnaire pénétré de l’idéal américain de l’innovation, de la concurrence et de la réussite individuelle. Mais il lui manque le souci prioritaire : faire de l’argent. C’est ce souci qui guide les « trois grands » et leur fait refuser les inventions de Tucker, leur fait fouler aux pieds cet idéal continuellement proclamé mais complètement frelaté. Alors que tous les progrès survenus depuis, imposés par le contexte, étaient déjà mis en œuvre par Tucker dans son véhicule ! Le statut du héros « seul contre tous », enthousiaste, impatient et voyant toujours plus loin, est magnifié dans le filmage par l’utilisation systématique de la contre-plongée, utilisation parfois ironique puisque le cynisme matérialiste environnant contredit la vision héroïque. Lumières, mouvements fluides, enchaînements dynamiques épousent le rythme de cet entrepreneur que rien n’arrête. Enfin, comment ne pas voir, dans ce « biopic », l’autoportrait de Coppola lui-même, en butte depuis toujours aux exigences pour lui mesquines des financeurs (les trois de Detroit font penser aux ex« big five », les cinq studios de Hollywood les plus puissants), et qui aime célébrer, dans ses films, jusque dans son récent Megalopolis, les personnages singuliers et démesurés porteurs de rêves ?

