En 1982, François Mitterrand lance un concours d’architecture anonyme sans précédent pour la construction d’un édifice emblématique dans l’axe du Louvre et de l’Arc de Triomphe. À la surprise générale, c’est un architecte danois de 53 ans, inconnu en France, qui l’emporte. Avec ce qu’il appelle son « cube »., qu’il dédie à « l’humanité ». Du jour au lendemain, Johan Otto von Spreckelsen est propulsé à la tête du plus grand chantier de l’époque. Volontaire et déterminé, épaulé par son épouse Liv, il entend bâtir sa Grande Arche telle qu’il l’a imaginée. Mais il se heurte très vite aux contraintes technologiques, administratives et budgétaires incarnées, nolens volens, par Subilon, du cabinet de l’Élysée, et Paul Andreu, le maître d’œuvre, qui vont briser son rêve. Il est soutenu par Mitterrand, mais arrive la cohabitation, la droite resserre le budget. Otto est furieux, Liv s’en va. L’architecte mourra avant l’achèvement.
On connaît ce projet et, surtout, le résultat final, dans le quartier de la Défense. On connaît moins l’aventure, et encore moins l’identité, de ce bâtisseur hors-normes, qui n’avait à son actif que de rares édifices, comme une chapelle en Norvège. Le film est un véritable film d’aventure dont le sujet est la conception et l’édification de ce monument, où le personnage central est, comme il se doit, confronté à des forces contraires ou favorables. Il ne s’agit donc pas d’un « docu-fiction » (mais le chantier a été très bien reconstitué, tour de force numérique à partir de photos), plutôt du récit de l’immersion d’un rêveur dans le réel. On pense bien sûr au Rebelle (The Fountainhead, King Vidor, 1949) centré lui aussi sur un individu, inspiré de Frank Lloyd Wright, déterminé à réaliser son rêve architectural, et au Brutalist (ici aussi épisode à Carrare, voilà deux films qui renvoient ainsi au magnifique Michel-Ange d’A. Konchalovski,). Comme chez Corbet, l’épouse est importante. Ici le personnage de Liv, inventé à partir de plusieurs figures réelles, apporte beaucoup, en miroir du spectateur simultanément fasciné par le projet et stupéfié par la radicalité de l’artiste. C’est une grande qualité du film de ne reposer que sur cette aventure intérieure, de traiter le projet comme un objet épique, sans céder à la facilité de vaines sous-intrigues ou d’anecdotes non signifiantes (celle du « test glissade » par Mitterrand l’est, amusante par surcroît), en choisissant délibérément la sobriété. Car, si épopée il y a, c’est celle de la création, où l’artiste doit s’imposer face à un contexte inhibant : Demoustier, dans ses entretiens, rapproche les problèmes rencontrés par von Spreckelsen à ceux que rencontre un cinéaste qui doit, malgré l’adversité et les contraintes, rester constamment créatif. Enfin, c’est bien sûr nécessaire vu le sujet mais encore faut-il en être capable, le réalisateur et son chef-op ont un vrai sens de l’espace, qui se cristallise dans certains plans devenus célèbres, comme celui du Président et de l’architecte sur les Champs-Élysées déserts ou celui, véritable condensé métaphorique de l’aventure, où le visage de Mitterrand s’encadre dans la maquette de l’arche.

