C’est là une question que l’on pose et se pose vingt fois par jour. Et sans que quiconque s’en rende compte, les exceptions étant toujours de plus en plus nombreuses, tellement plus nombreuses que l’on se peut demander s’il n’y aura pas bientôt plus d’exceptions que de règles, quand il n’y aurait que des exceptions, car chacun tient, se voulant ou se croyant exceptionnel, à être l’exception.
Cependant, cette question, banale au point de passer pour inexistante, souligne bien, outre l’ennui qui incite à se vouloir informer et l’incapacité à agir ou la volonté de paresse qui font de tant de gens des voyeurs – ce dont personne ne sait rien ou n’en veut rien savoir –, l’état d’ignorance bien réelle qui est le nôtre quant à ce qui se passe quand il se passe quelque chose. Il se passe toujours quelque chose quelque part, même quand il semblerait qu’il ne se passât rien. Mais quoi, on ne le sait et, ajouterai-je, on ne le saurait savoir non plus, ni sur l’instant même ni plus tard, ni par soi-même (comme on dit) ni par quelqu’un d’autre, vu qu’il ne suffit pas d’être ou d’avoir été le témoin visuel ou auditif de quelque action dont on n’ignorerait qui en est l’auteur pour savoir ce qui se sera passé ou se passe, si tant est que cela éveille la curiosité de quiconque, ce qui n’arrive, ce qui ne se passe que quand on en subit périlleusement les effets comme quand par une nuit de tempête on s’aventure à danser le long d’une falaise dont la seule vue ferait trembler d’hésitation le plus téméraire des casse-cou. Mais même là on risquerait, ayant le cerveau trop embrouillé, de ne comprendre rien à rien, sauf dans la lumière toujours trop tardive et fracassante de l’après-coup. Il faut un temps fort long pour appréhender quoi que ce soit, un temps si long pour lequel (presque ?) personne n’a le temps, presque tout le monde préférant à ce « début de crépuscule [où] la chouette de Minerve prend son vol » cette « nuit où toutes les vaches sont noires », et c’est tant pis non seulement pour presque tout le monde, mais pour tout le monde.
En effet, quand on ne voit pas ce qui se passe sous ses yeux, le pire est à craindre : on risque de se croire au Paradis (qui, selon quelques-uns, n’existe pas) alors que l’on se trouve bel et bien en Enfer (dont tout le monde devrait savoir, mais ne sait pas ou ne veut pas savoir, que tout le monde y est déjà), de prendre le vice pour la vertu et inversement. Tout, de fait, va à vau l’eau ou risque d’aller à vau l’eau parce que le monde est plein de rhétoriqueurs sans le savoir.
Certes, les figures de rhétorique peuvent, elles aussi, aider, pourvu qu’on ne les prenne pas pour ce qu’elles ne sont pas, l’être humain à s’orienter dans le monde et avec le monde. Mais quand « le faux [serait] un moment du vrai », il ne faudrait tout de même pas prendre le faux pour le vrai et il serait, mutatis mutandis, souhaitable qu’en écoutant Le Chant du compagnon errant – dont il n’est pas nécessaire de préciser que Gustav Mahler en est le compositeur –, on ne crût point entendre un morceau de rock et se mît à se trémousser comme un évadé de Sainte-Anne pour la douce hilarité des uns et le surprenant émoi des autres, et qu’en voyant ou en entendant quoi que ce soit, on s’imaginât confronté à ce qui en est l’antithèse et réagît en conséquence.
De ne pas voir ce qui est – et que l’on croit devoir appeler réalité, alors qu’il n’en est rien pour la simple raison toute simple que ne voyant pas ce qui est, le sujet humain voit autre chose que ce qui est, que la réalité, mais qu’il tient d’autant plus pour la réalité pour ceci que c’est ce que la sottise des anciens lui a légué en héritage-pour n’y avoir prêté l’attention nécessaire, l’être humain ne peut que passer à côté de ce qui est, à côté de la vie. Et ce faisant, il ne vit pas, mais parvit. Le problème ici, ce n’est pas tant son incapacité à être avec ce qui est – ce qui est déjà assez grave – que son incapacité ou sa réluctance à reconnaître cette incapacité, laquelle est, en fait, une incapacité à lire. Si seulement il acceptait de prendre connaissance de son incapacité à lire, il pourrait au moins essayer, dans la mesure où il ne peut pas ne pas lire, étant toujours confronté, non pas (seulement ?) à ce qui tient lieu de ce qui est, mais à ce qui en (surtout ?) constitue le support, à savoir le langage, que Lacan appelle « le Symbolique ». Le Symbolique, ce n’est pas ce qui est, ce qui se passe, mais plutôt ce qui se tient entre le sujet humain et ce qui se passe. De là les infranchissables difficultés rencontrées par le sujet humain à être avec ce qui est, avec ce qui se passe, car il lui est impossible de lire ce qui se passe sans le secours du Symbolique qui, en lui barrant l’accès à ce qui est, ouvre de concert avec le sujet humain la voie qui mène au royaume de l’Imaginaire. Il est aux abois, vu que ne pouvant lire les pages du livre du monde, il n’en peut même pas reconnaître les manifestations, les signes (au sens saussurien).
De ce désespoir, il est, cependant loisible de dire que c’est à la fois pour lui une chance, celle de pouvoir, faute d’être en mesure d’embrasser ce qui est, au moins essayer sans relâche d’être avec ce qui est, avec ce qui se passe. Sans y parvenir bien évidemment, car, dût-il réussir à être avec ce qui est qui, tout en subissant la loi du changement, ne laisse pas d’être toujours le même, il ne lui resterait plus rien à faire dans la mesure où il se saurait toujours en capacité d’être avec ce qui se passe, voire d’en maîtriser d’avance le champ ou la scène. Fort heureusement ce qui se passe, ce qui en vient à se passer, qui est depuis toujours déjà déposé dans le livre du passé qui est, lui-même, toujours à venir, toujours échappe à l’être humain, le toujours précède tout en le poursuivant sans qu’il ne puisse, pris dans les rets du Symbolique, jamais cesser de courir inlassablement après ce qui est, après ce qui se passe afin d’essayer de le toujours accueillir au moins, tâche immaîtrisable et impossible qui l’empêchera, qui le devrait empêcher de croire à cette illusion du sens achevé qui conduit à tous les dogmatismes et à toutes les idéologies. La fréquentation de certaines œuvres de l’esprit humain y peut contribuer et pour cela, il faudra quand même la présence et l’accompagnement des professeurs, des maîtres, des vrais qui n’oublient jamais qu’ils sont des maîtres grâce à leurs élèves et qu’ils sont, eux-mêmes, toujours des élèves qui, en voulant s’élever, encouragent silencieusement leurs élèves à s’élever, eux aussi, par exemple en essayant sans cesse et toujours de s’accrocher à ce qui est, ni par souci de domination ni par volonté d’auto-soumission, mais dans un interminable effort de reconnaissance (à tous les sens de ce mot), car c’est toujours grâce à l’autre, aux autres et à l’Autre (en tant que lieu du défilé des signifiants, du langage) que l’être humain est, comme le sait tout maître, tout professeur digne de ce nom, en mesure de venir à l’existence.

