Un bien classique moderne

Je ne serais point étonné que rien qu’à la lecture de l’intitulé du court texte que je m’apprête à écrire le lecteur sût que je me propose de parler de Roland Barthes. Parce que, à l’époque déjà, mais bien plus encore maintenant sans doute, il n’aura échappé à quelques-uns au moins (des admirateurs pourtant de l’auteur de La Chambre claire, texte dédié – ce qui ne fut et n’est qu’une demi-surprise pour ceux ont suivi le parcours de Barthes et pour ceux qui le lisent depuis respectivement – à L’Imaginaire (de Jean-Paul Sartre, du moins officiellement), et qui, publié le 21 février 1980, un peu plus d’un mois avant le 26 mars, date de son décès consécutivement à son accident survenu le 25 février à la rue des Écoles alors qu’il se rendait au Collège de France pour y donner un cours, fut le dernier texte publié de son vivant et probablement le plus sublime aussi, dont on se peut demander s’il n’était pas, en fait, dédié à la mémoire de sa mère (morte en 1977), quand Barthes n’eût voulu en même temps que ce fût son testament) que Barthes était, du moins à en juger par son écriture, bien plusun survivant de la vieille école traditionnelle qu’un représentant moderne et subversif qui eût tourné définitivement le dos à la tradition.

Il est question de la photographie dans La Chambre claire, ce dont tout le monde peut s’apercevoir, mais on se peut demander, surtout que le photographe, voire la photographie, toute photographie, indépendamment de tout photographe, s’agît-il du plus talentueux d’entre eux, immobilise la cible, également appelé « l’objectif », dans une espèce de mort instantanée, si ce n’est pas de la mort elle-même (si j’ose dire) que traite le texte de Barthes, à son corps défendant ou inconsciemment, en évoquant, cette chambre claire, trop claire même, qu’est la chambre de mort où l’on expose, virtuellement aux yeux de tous, le corps du mort, de la morte. Tout se passe comme si, dans ce texte, dont on se souviendra que Barthes y parle du studium et du punctum (qui, venant du verbe pungere, signifie « piqûre »), sa dernière trouvaille, mais toujours de manière fort classique, dans un langage que tout écrivain classique (il y en a encore, bien qu’un écrivain classique soit maintenant un anachronisme) décréterait irréprochable, et, comme à son habitude, avec une allure fort moderne, c’était la Mort qui, omniprésente, triomphait. C’est bien plus cette allure de modernisme, que l’on peut lire jusque dans ses goûts, dans ses penchants pour le théâtre de Brecht, dans son intérêt pour l’écriture de Sollers, et dans son enthousiasme pour la culture japonaise, que le modernisme, avéré ou non – il n’est pas exclu qu’il ait fait exprès, si profond chez lui le souci de ne pas conclure, de tout auréoler d’un vacillement (entre le sensuel et l’ennui) ou d’un scintillement qui, en tant que mise en scène d’une apparition-disparation) est le signe même de l’érotisme – de Barthes qui lui aura (bizarrement ?) valu la réputation de chef de file du structuralisme en France. Comme on le peut constater, Barthes n’est ni classique ni moderne, mais se situe dans l’entre-deux, donc et classique et moderne à la fois.

Certes Barthes fait plutôt pâle figure auprès de Lacan, d’Althusser et de Derrida, mais il a une écriture sympathique et agréable. Je ne sais s’il était vraiment écrivain, mais il savait distinguer le texte scriptible du texte simplement lisible. Il n’a pourtant laissé que des textes de plaisir, et non des textes de jouissance, ce qui peut surprendre et a dû lui faire quelque peine. Ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus ici. Ce qui retient mon attention, c’est le fait qu’avant de se faire renverser par une camionnette de blanchisserie, il avait été convié à un déjeuner avec François Mitterrand, Jack Lang et d’autres intellectuels. François Mitterrand était alors le candidat choisi par le Parti socialiste pour les prochaines présidentielles. J’ai souvent pensé, sans en rien savoir, que Mitterrand, qui avait de bonnes chances d’être le futur président de la République et qui avait déjà promis – tout le monde le sait – à Robert Escarpit qu’en cas de victoire, il serait nommé ministre de l’Information, avait probablement promis (en cas de victoire, bien évidemment) quelque ministère, sans doute celui de l’Éducation, à Barthes. Ce dernier, qui était déjà célébré et aimé et avait eu une vie intellectuelle à laquelle il ne s’était pas attendu, qui, je crois, le surprenait un peu et, peut-être même l’effrayait, a dû, si telle promesse lui avait été faite, s’en sentir flatté. Mais je doute que Barthes en fût transporté de joie.

La mère de Barthes était passée de vie à trépas moins de trois ans de cela et il était clair (est-ce le cas de le dire ?) que depuis il ne s’intéressait, lui qui s’était occupé de sa mère malade et pour qui, « elle morte », plus rien ne comptait vraiment, certainement pas un poste de ministre, à rien et ne songeait peut-être qu’à sa mort prochaine. Je crains que depuis le décès de sa mère, Barthes n’ait entretenu inconsciemment un désir de mort ; d’où ce testament qu’est La Chambre claire, cette chambre de mort claire pour la morte, pour la mère morte dont la mort incite le fils à désirer la mort. D’où dans mon court, très court texte, des références presque constantes à la mort, à la photographie comme instrument de mort, à la cible et à l’objectif de la caméra, à la mort subie aussi bien qu’à la mort voulue, à la chambre de mort claire du mort, de la morte, de la piqûre du punctum qui n’est pas sans rappeler celle de la mort, sans toutefois oublier que toute référence à la mort, dénotativement ou connotativement, implique une conjuration (au double sens de ce mot au moins) de la mort pour, contre la mort, de la vie le triomphe.ais point étonné que rien qu’à la lecture de l’intitulé du court texte que je m’apprête à écrire le lecteur sût que je me propose de parler de Roland Barthes. Parce que, à l’époque déjà, mais bien plus encore maintenant sans doute, il n’aura échappé à quelques-uns au moins (des admirateurs pourtant de l’auteur de La Chambre claire, texte dédié – ce qui ne fut et n’est qu’une demi-surprise pour ceux ont suivi le parcours de Barthes et pour ceux qui le lisent depuis respectivement – à L’Imaginaire (de Jean-Paul Sartre, du moins officiellement), et qui, publié le 21 février 1980, un peu plus d’un mois avant le 26 mars, date de son décès consécutivement à son accident survenu le 25 février à la rue des Écoles alors qu’il se rendait au Collège de France pour y donner un cours, fut le dernier texte publié de son vivant et probablement le plus sublime aussi, dont on se peut demander s’il n’était pas, en fait, dédié à la mémoire de sa mère (morte en 1977), quand Barthes n’eût voulu en même temps que ce fût son testament) que Barthes était, du moins à en juger par son écriture, bien plusun survivant de la vieille école traditionnelle qu’un représentant moderne et subversif qui eût tourné définitivement le dos à la tradition.

Il est question de la photographie dans La Chambre claire, ce dont tout le monde peut s’apercevoir, mais on se peut demander, surtout que le photographe, voire la photographie, toute photographie, indépendamment de tout photographe, s’agît-il du plus talentueux d’entre eux, immobilise la cible, également appelé « l’objectif », dans une espèce de mort instantanée, si ce n’est pas de la mort elle-même (si j’ose dire) que traite le texte de Barthes, à son corps défendant ou inconsciemment, en évoquant, cette chambre claire, trop claire même, qu’est la chambre de mort où l’on expose, virtuellement aux yeux de tous, le corps du mort, de la morte. Tout se passe comme si, dans ce texte, dont on se souviendra que Barthes y parle du studium et du punctum (qui, venant du verbe pungere, signifie « piqûre »), sa dernière trouvaille, mais toujours de manière fort classique, dans un langage que tout écrivain classique (il y en a encore, bien qu’un écrivain classique soit maintenant un anachronisme) décréterait irréprochable, et, comme à son habitude, avec une allure fort moderne, c’était la Mort qui, omniprésente, triomphait. C’est bien plus cette allure de modernisme, que l’on peut lire jusque dans ses goûts, dans ses penchants pour le théâtre de Brecht, dans son intérêt pour l’écriture de Sollers, et dans son enthousiasme pour la culture japonaise, que le modernisme, avéré ou non – il n’est pas exclu qu’il ait fait exprès, si profond chez lui le souci de ne pas conclure, de tout auréoler d’un vacillement (entre le sensuel et l’ennui) ou d’un scintillement qui, en tant que mise en scène d’une apparition-disparation) est le signe même de l’érotisme – de Barthes qui lui aura (bizarrement ?) valu la réputation de chef de file du structuralisme en France. Comme on le peut constater, Barthes n’est ni classique ni moderne, mais se situe dans l’entre-deux, donc et classique et moderne à la fois.

Certes Barthes fait plutôt pâle figure auprès de Lacan, d’Althusser et de Derrida, mais il a une écriture sympathique et agréable. Je ne sais s’il était vraiment écrivain, mais il savait distinguer le texte scriptible du texte simplement lisible. Il n’a pourtant laissé que des textes de plaisir, et non des textes de jouissance, ce qui peut surprendre et a dû lui faire quelque peine. Ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus ici. Ce qui retient mon attention, c’est le fait qu’avant de se faire renverser par une camionnette de blanchisserie, il avait été convié à un déjeuner avec François Mitterrand, Jack Lang et d’autres intellectuels. François Mitterrand était alors le candidat choisi par le Parti socialiste pour les prochaines présidentielles. J’ai souvent pensé, sans en rien savoir, que Mitterrand, qui avait de bonnes chances d’être le futur président de la République et qui avait déjà promis – tout le monde le sait – à Robert Escarpit qu’en cas de victoire, il serait nommé ministre de l’Information, avait probablement promis (en cas de victoire, bien évidemment) quelque ministère, sans doute celui de l’Éducation, à Barthes. Ce dernier, qui était déjà célébré et aimé et avait eu une vie intellectuelle à laquelle il ne s’était pas attendu, qui, je crois, le surprenait un peu et, peut-être même l’effrayait, a dû, si telle promesse lui avait été faite, s’en sentir flatté. Mais je doute que Barthes en fût transporté de joie.

La mère de Barthes était passée de vie à trépas moins de trois ans de cela et il était clair (est-ce le cas de le dire ?) que depuis il ne s’intéressait, lui qui s’était occupé de sa mère malade et pour qui, « elle morte », plus rien ne comptait vraiment, certainement pas un poste de ministre, à rien et ne songeait peut-être qu’à sa mort prochaine. Je crains que depuis le décès de sa mère, Barthes n’ait entretenu inconsciemment un désir de mort ; d’où ce testament qu’est La Chambre claire, cette chambre de mort claire pour la morte, pour la mère morte dont la mort incite le fils à désirer la mort. D’où dans mon court, très court texte, des références presque constantes à la mort, à la photographie comme instrument de mort, à la cible et à l’objectif de la caméra, à la mort subie aussi bien qu’à la mort voulue, à la chambre de mort claire du mort, de la morte, de la piqûre du punctum qui n’est pas sans rappeler celle de la mort, sans toutefois oublier que toute référence à la mort, dénotativement ou connotativement, implique une conjuration (au double sens de ce mot au moins) de la mort pour, contre la mort, de la vie le triomphe.