Anatomie d’une chute, Justine Triet (France, août 2023 / janvier 2024, Le Pacte)

Sandra, une écrivaine allemande, vit avec Samuel, son mari français, et Daniel leur fils mal-voyant, dans un chalet isolé des Alpes. Le père est retrouvé mort au pied du chalet par son fils de retour d’une promenade avec son chien. Accident ? Suicide ? Crime ? On connaît l’effet, quelle est la cause ? Un procès suivra.

Le film sait traiter avec brio le réalisme d’une situation de conflit et de mort et aborde sans s’y livrer les genres policier ou noir. Ladite situation est celle d’un couple où les questions de pouvoir, de liberté, de respect de l’autre, de responsabilité, sont essentielles, où la négociation, même sous forme de dispute, est centrale. Elle est exposée grâce à des dialogues brillants et une interprétation remarquable. De plus, sans trop en dire, notons que cette chute d’un corps et d’un couple interrogée par le procès est le moment où se révèle l’enfant.

L’histoire de ce couple si bien disséquée parle à chacun de nous, pour tel ou tel aspect, et on est saisi de la justesse des séquences le mettant en scène. Mais le génie du film est de ne pas en rester à l’aspect psychologique ou sociologique de l’intrigue : c’est non seulement au mystère d’une chute qu’il va s’attacher, mais aussi au mystère des êtres et, par-delà, au mystère du cinéma. Comme toute grande œuvre, il il s’interroge sur son art.

En effet, voilà une œuvre dense, forte, quasi vertigineuse en raison de tous les champs qu’elle explore et de tous les aspects qu’elle met en question. Sandra est romancière, Samuel veut être romancier. Elle écrit de l’autofiction, allant même jusqu’à reprendre une idée de son mari. Or l’autofiction est, par définition, simultanément autobiographique et fictive, soumise à la subjectivité consciente et inconsciente de l’auteur, et à son désir d’explorer les virtualités d’une situation : le fameux « et si… ». Durant le procès, aucune preuve matérielle ne pouvant être produite, on ne peut que « construire un roman ». D’autant plus qu’il s’agit de traduire le réel en mots, ce à quoi s’attache un tribunal. Or, Sandra est germanophone, Samuel son mari est francophone, le couple communique en anglais : quelle langue rend vraiment compte de la réalité des choses et des sentiments ? Alors qu’on devrait s’efforcer de déchirer les voiles qui nous empêchent d’accéder au réel, procès et discours en ajoutent.

Par-delà, c’est le cinéma lui-même qui est interrogé, comme spectacle et comme témoin. Pris dans la narration, le spectateur a tendance à confondre causalité et temporalité. L’après devient la conséquence de l’avant, car on estime que tout ce qui est montré est signifiant dans un enchaînement logique. Sélectionnant un instant, le film en fait, qu’on le veuille ou non, un élément décisif de la narration. Et « si c’est montré, c’est que c’est important et que ça fait sens ». Or Triet sème des moments qui nous incitent à mettre en doute y compris ce qu’elle nous montre : le filmé n’est pas garant de vérité. C’est manifestement le cas dans cette séquence essentielle de la conversation en voiture entre Samuel et Daniel ou celle de la dispute conjugale enregistrée par le mari à l’insu de son épouse. La réalisatrice se met en question, et son art avec elle. Elle nous rappelle en quelque sorte que l’écran n’est que la paroi de la caverne de Platon. D’ailleurs, Daniel n’est-il pas celui qui « voit » le mieux ? Sans compter le chien, qui ne peut accompagner d’un discours ce qu’il voit…

Ainsi nous avons un film où le réalisme domine, dans les situations comme dans le filmage qui refuse tout effet, mais est complètement remis en question.

2h30 d’intelligente émotion. Un grand film.

La nouvelle édition offre de riches bonus (un DVD).

Un grand classique hollywoodien ayant quelque peu inspiré Triet, au moins par son titre :
Autopsie d’un meurtre (Anatomy of a Murder) d’Otto Preminger, d’après le roman éponyme de John D. Voelker, 1958 (USA, 1959 / Carlotta, mars 2020).