Le Royaume, Julien Colonna (France, novembre 2024).

Ce film se situe lui aussi autour d’Ajaccio, en 1995. C’est l’été, les vacances que Lesia, quinze ans, venue du continent, passe chez sa tante. Un jour elle est emmenée chez son père, Pierre Paul, qui se languit d’elle. Il est chef de clan, vivant protégé dans une villa en plein maquis. Le parrain de Lesia est tué : Pierre Paul doit quitter la villa, mais Lesia reste avec lui, préférant suivre les événements que rejoindre son petit ami. Elle observe tout, alors que les meurtres entre clans s’enchaînent. Le père devant fuir, c’est l’occasion pour eux de vivre des jours d’heureuse complicité et de confidences…

Le titre ne se réfère pas à un lieu, mais à un moment privilégié nommé ainsi par le père à sa fille. C’est de ce couple qu’il s’agit avant tout, avant même tout ce qui concerne la guerre des clans et familles dans la région. C’est dire que, si l’arrière-plan ressortit au genre classique du film noir ou de gangster, l’avant-plan, lui, se consacre à une relation filiale faite d’amour, de renoncements, de déchirements. Lesia, quinze ans, est plongée dans un monde d’adultes violent mais aimant, opaque mais fascinant, vivant au rythme rarement suspendu de vengeances successives. L’ouverture, un plan-séquence, dit presque tout des enjeux : Lesia doit dépecer un sanglier devant le groupe de chasseurs ; elle se plie à la cérémonie sanguinaire. Est-elle ainsi entrée, elle aussi, dans l’engrenage tragique où est enfermé son père, chef de clan, toujours sur le qui-vive, comme en sursis perpétuel, future victime désignée ? Tragédie, oui, comme il s’en écrit et se joue depuis le plus profond des âges, contée ici via les yeux d’une jeune adulte. C’est l’histoire d’un regard, en quelque sorte. Nul héroïsme ni sentimentalisme, mais une grande complexité, les contraires coexistant continuellement, rendue par des moyens proprement cinématographiques : Julien Colonna, dont c’est le premier long métrage à quarante-deux ans, s’est formé au documentaire, et ça se voit. Il sait inscrire dramatiquement, comme peu de cinéastes, les corps, les visages (filmés pourtant en longue focale) avec l’environnement, s’appuyant sur des comédiens tous amateurs issus de la région, vraiment saisissants, dont on est certain que nul ne pourrait les remplacer.