Dead Man, Jim Jarmush (USA, 1995/novembre 2008, Bac Films).

William Blake, jeune comptable ingénu venu de Cleveland, voyage jusque dans l’Ouest pour rejoindre une usine métallurgique où il est embauché. Le patron, une brute dictatoriale, le chasse dès son arrivée. Ne sachant où aller, il passe la nuit avec une jeune prostituée que son amant délaissé tue, blessant aussi William qui riposte et l’abat de son pistolet trouvé. Recueilli par un Indien qui se fait appeler Nobody, il va fuir en sa compagnie éclairée, avec des chasseurs de prime et des policiers à ses trousses (la victime est le fils du patron de l’usine). Il devient ainsi un aventurier obligé d’éliminer ses ennemis, traînant son corps blessé, jusqu’à une mort-renaissance en phase avec les croyances tribales et la poésie mystique de son homonyme poète anglais dont Nobody connaît les œuvres par cœur.

S’agit-il encore d’un western ? Certes le genre, en littérature comme au cinéma, est souvent proche de la ballade, et ici la belle musique de Neil Young avec une déchirante guitare électrique va dans ce sens. Mais ce n’est pas l’héroïsme ou les exploits qui sont chantés ici. Il semblerait que, comme le laisse supposer le titre et l’exergue poétique (« Il est toujours préférable de ne pas voyager avec un mort », Henri Michaux), William soit mort dès le début, ou que son voyage soit celui de la mort. Western ou non, c’est bien à un film métaphysique qu’on a affaire. La première séquence, le voyage en train vers l’Ouest, est comme le résumé, par la fenêtre, de la conquête : wigwams déchiquetés, carcasses d’animaux, bisons massacrés, masures en ruine… Ainsi, on ne va pas vers la Terre Promise, le lieu de tous les espoirs et initiatives, on va vers l’Enfer ! Enfer industriel et quasi kafkaien (William est comme K arrivant au tribunal), où l’on patauge dans la boue et ne connaît que la violence. Il s’agit d’une sorte de vaste métaphore métaphysique, mais complexe, puisque « le pied tendre » commence par l’Enfer pour aller « de l’autre côté du miroir » via les plaines sauvages. Mais pendant son itinéraire, guidé par cet étonnant Nobody (hommage à Homère comme à Tonino Valerii), Indien solitaire rejeté par les siens et d’une culture étonnante, il doit traverser un univers ultra violent (jusqu’à l’anthropophagie), jalonné de destructions et d’exils forcés. Nobody, qui a assimilé la poésie mystique de William Blake, se charge de la concrétiser puisque, le nom faisant l’être (cf. « Nobody » !), ce comptable perdu dans les forêts de l’Arizona ne peut être que le poète venu enfin faire de ses écrits des actes. Arrêtons-là la glose, quoique l’œuvre s’y prête avec un humour récurrent. Car l’important n’est pas là : il faut se laisser emporter au plus profond de soi-même par cette ballade initiatique photographiée par Robby Müller, superbement interprétée par Johny Depp et Gary Farmer (plus le grand Robert Mitchum dans son avant-dernier film, à 78 ans), dirigée par un Jarmush féru de poésie (cf. entre autres Paterson de 2016 évoquant Williams Carlos Williams).