Après de nombreux films fort plaisants traitant tous d’imbroglios amoureux, Emmanuel Mouret, dans la même veine, fait preuve depuis six ans d’une maîtrise remarquable dans la narration et, surtout, dans la mise en scène. Son dernier film, sorti en novembre, Trois amies, est, à mon avis, son chef-d’œuvre. Il faut vraiment (re)voir les trois précédents, excellents, Mademoiselle de Joncquières (2018, cf. notre revue n°169), Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait (2020) et donc cette Chronique d’une liaison passagère.
Charlotte, célibataire avec enfants (qu’on ne verra jamais) et Simon, marié, ont une liaison, conçue comme provisoire et purement physique, mais qui dure. Autant Charlotte est vive et spontanée, autant Simon est hésitant et timoré, obsédé par la culpabilité. Ils multiplient rencontres, sorties, et même un week-end où ils essaient « un plan à trois » …
Ce résumé très succinct peut laisser penser que l’on a affaire à un film convenu. Il n’en est rien, car tout l’intérêt réside non dans l’intrigue, mais dans la mise en scène et les dialogues, le tout servi par les excellents Sandrine Kiberlain et Vincent Macaigne. La réalisation contredit en effet l’aspect superficiel et futile. Le montage est brillant, le filmage est très élégant, souple, mais la caméra saisit la gravité profonde. C’est comme si elle tentait d’attraper, donc de comprendre, des personnages sans cesse en mouvement, masqués par des cloisons, des objets, réapparaissant dans le fil de la conversation filmée le plus souvent en plans séquence. Ce n’est qu’à la fin que la caméra pourra se poser, que le traditionnel champ-contre champ pourra s’installer, avant que tout fuse de nouveau. Le titre est fidèle, c’est vraiment une chronique, jour après jour, semaine après semaine. Mais pas une chronique des événements, une chronique des sentiments, du conflit entre désir et retenue, entre impulsions et respect, entre nature (mais existe-t-elle ?) et culture. Cette dernière opposition se traduit par l’utilisation des lieux, appartements, musées, librairies, parcs et forêts, lesquels en réalité combinent les deux volets d’une dualité finalement factice. Le « naturel » n’est-il pas une fiction puisque nous faisons la société qui nourrit nos comportements ? Une fiction surtout parce que tout passe par le langage, que « laisser faire la nature » c’est tenter d’aller au-delà des mots, ce qui est illusoire puisque chez Mouret les personnes sont dialogues, parce que l’érotisme le plus fort est celui de la narration. Son film précédent souligne justement dans son titre la tension entre le dire et le faire. Assurément, le cinéaste est passé avec bonheur au vrai « marivaudage », à l’analyse mélancolique des sentiments face au temps et à l’infructueuse quête de la vérité.
L’édition bénéficie de compléments bienvenus : un court-métrage et une longue interview de Mouret.

