Les Graines du figuier sauvage, Mohammad Rasoulof (Iran, Allemagne, France, septembre 2024/février 2025, Pyramide).

Téhéran, septembre 2022 : le policier Iman vient d’être promu. Il peut déjà prétendre à un nouveau logement, plus grand que celui, déjà confortable, qu’il occupe avec sa femme Najmeh et ses filles Rezvane, 21 ans, et Sana, encore adolescente. Voilà qui réjouit la famille, mais, très vite, les choses se gâtent. En effet, s’il veut garder son poste de juge d’instruction et préserver sa famille, Iman doit se plier aux ordres du procureur et faire fi des véritables enquêtes sur les dossiers. Là-dessus éclate la révolte des femmes après l’assassinat policier de Jina Massa Amini, qui s’était dévoilée. Iman doit instruire dans l’urgence répressive plus de 300 dossiers par jour. Une amie de Rezvane est blessée, une arme disparaît…

Nous n’avons pas encore eu l’occasion de traiter de ce grand cinéaste iranien qui, malgré le ou à cause du succès international de ses précédents films, Un homme intègre (2017) et Le Diable n’existe pas (2020), était régulièrement emprisonné et interdit de tournage, comme son compatriote Jafar Panahi, entre autres. Condamné à huit ans de prison le 8 mai 2024, il s’est enfui à pied via les montagnes, a rejoint le festival de Cannes où il a reçu le prix spécial du jury, et vit depuis en Allemagne. Ce film a été, on l’a compris, tourné dans la clandestinité, chaque lendemain étant incertain. Rasoulof a engagé des actrices ayant choisi, comme beaucoup d’autres en Iran qui font souffler un vent de révolte artistique, de ne pas porter le voile en continuité : dans leur demeure, les femmes restent évidemment en cheveux ! Le film concentre en une famille la société iranienne et ses problèmes, et la folie qui, après un incident, va prendre le père, est bien la métaphore de la dictature. Mais il faut remarquer que, dans le film et sans doute dans la société iranienne, la peur est chez les bourreaux. Rasoulof, qui veut « aller jusqu’à l’os » des situations et interpeller la conscience du spectateur, utilise une large palette cinématographique et a l’audace de traverser plusieurs genres, passant de la chronique intimiste au thriller, du road-movie au film fantastique.

De plus, ce grand film réfléchit sur son art. La vérité des images par téléphone vues sur les réseaux est certes irremplaçable, mais, pour qu’elles parlent mieux, il fallait filmer leurs résonances dramatiques. Le cinéaste joue sur les contrastes entre ombre et lumière, entre fixité et frénésie du plan, entre gros plan et plan d’ensemble, entre beauté des visages et douleur des situations, entre douceur de l’atmosphère et intensité du drame, entre rituels et transgressions. C’est dire que le film est avant tout un récit passionnant aux nombreuses surprises événementielles et psychologiques. La fiction donne de la profondeur à ce qui, sans elle, ne serait qu’un appel à la colère et l’indignation. Quant à l’acte même de filmer, il n’est pas plus anodin pour les personnages eux-mêmes que pour le cinéaste et les acteurs : ils sourient au film de famille, mais s’indignent des vues sur le vif et craignent la caméra d’un interrogatoire !

Un précieux double bonus d’une heure complète le film (qui dure 166 mn passant trop vite).