La belle brochure publiée par Ramanujam Sooriamoorthy reprend à part, pour sa première partie, dont le titre est ici « Brasil », sa contribution au numéro spécial de décembre 2021 des Cahiers du Sertão1, revue brésilienne trilingue (portugais, espagnol et français), et la complète d’un riche essai intitulé quant à lui « Une passion honteuse ? ». Car c’est de football qu’il est ici question, sujet guère adoubé par l’intelligentsia. De football, mais pas seulement, ou pas tout seul : si, sur la couverture, sept dessins évoquent très concrètement la réalité de ce sport, le titre est quant à lui emprunté au poème « El grito » (« Le cri ») du poète urugayen Emilio Oribe, de sorte que, appréhendée dans son unité, cette « une » semble présenter le football, celui dont toutefois il sera traité, comme une écriture, de typer mallarméen, et pour ainsi dire un genre littéraire proprement brésilien.
De fait, le long linéament verbal, caractéristique de notre auteur, qui constitue, avec les dix sonnets qui la suivent, la première partie de l’ouvrage, retrace comme un ballon plumitif ce geste, « comparable à un work in progress à la Joyce », geste à la fois épiphanique et moqueur (car repris, et pour ainsi dire confisqué, avec quelle maestria ! au maître par l’esclave), identitaire et jubilatoire, par lequel le peuple brésilien chaque fois se crée et recrée brésilien – épiphanie double d’ailleurs, puisque le football est autant celle du Brésil que le Brésil celle du football, au point que football brésilien apparaît ici et comme un stéréotype et comme une tautologie. Le football (nous n’ajouterons donc plus brésilien) se révèle ici comme un jeu au sens brechtien, un jeu également comparé au « cri de liberté, et non de douleur, du Blues dans les champs de coton, qui dit « non » à l’esclavage, qui nargue l’esclavagiste et nie l’état d’asservissement de l’esclave » – un « football samba » donc, dont on comprend dès lors qu’il soit notoirement « individuel et collectif à la fois ».
Aussi les dix sonnets qui suivent, sortes de tables fondatrices de l’épopée brésilienne, célèbrent-ils, pour six d’entre eux, et comme une ode pindarique mais dont la forme serait celle d’un terrain et l’écriture la balle acheminée jusqu’au but épigrammatique, quatre illustres mythiques : Garrincha, « le sublime magicien, / Tel un dieu sur le stade », « le grand » Léônidas da Silva, « artiste ensorcelant », Didi (Waldir Pereira), dont « la balle magicienne » est créatrice, et Edson Arantes do Nascimenton dont « tout l’univers ne sait […] que [le] surnom », Pelé, « de loin supérieur à Agamemnon », artiste de sa propre épopée. On le voit, les héros sont ici également les poètes (au sens étymologique du titre), les faiseurs d’« un jeu presque au sens de l’illustre Mallarmé » :
Car le foot s’y écrit, aucunement programmé :
Constamment différent, toujours imprévisible,
Au point que le joueur y est comme invisible.
L’essai (qu’on nous passe un mot qui, étant donné notre sujet, pourrait paraître à tout le moins inapproprié !) qui constitue la seconde partie de l’ouvrage, « Une passion honteuse ? », que scandent quinze sections (quinze stations ?), part, mais pour vite en dévier, du constat d’Alexis Philonenko que les intellectuels jugeaient sa fascination pour la boxe « un peu honteuse » – quoique eux-mêmes fussent fascinés sans oser le dire par les boxeurs. Retraçant ce qu’il appelle la brésilianisation du football, c’est-à-dire la « réécriture d’une pratique », Ramanujam Sooriamoorthy montre que « le football, qui, presque partout ailleurs, n’est, à n’en pas douter, qu’une passion médiocre, voire honteuse, au Brésil ne l’est certainement pas ». Car les Brésiliens, des Brésiliens en devenir permanent, en ce devenir que chaque match réitère et rejoue, ont, en forgeant, à travers ce qu’ils appellent o jogo bonito et cette singularité que ce sont les individualités, chaque joueur étant « une équipe à lui tout seul », qui permettent à l’équipe de se constituer et de gagner, inventé « un football tellement différent du football traditionnel que l’on s’étonne qu’on n’ait pas songé à lui trouver un autre nom ». Cette invention et cette singularité, et pour ainsi dire cette assomption brésilienne du football, tiennent à la fierté d’opprimés qui surent et savent à chaque match montrer à leurs maîtres dépossédés qu’ils sont les meilleurs dans un sport « qui s’est métamorphosé en art à la faveur de la passion d’un peuple en formation » – passion donc, mais fière, libératrice, jubilatoire. Et surtout, passion indéfiniment créatrice.
1. « Sertão », nous dit l’auteur, désigne à la fois, « la brousse, l’arrière-pays », « la région semi-aride du Nord-Est du Brésil » tenue, en raison de cet environnement, pour un « symbole de pauvreté », et selon Lévi-Strauss, « un rapport entre l’homme et le paysage dans lequel il vit », et, ajoute notre auteur, « entre le Brésilien du Sertão et la misère contre laquelle il est appelé à se battre ».

