De bruit et de fureur, Jean-Claude Brisseau (France, 1988 / Carlotta, sept. 2019).

Les Misérables de Ladj Ly vient de connaître succès et honneurs, mérités. Certains le rangent dans cette curieuse catégorie de « film de banlieue », comme ce fut le cas pour La Haine, de Mathieu Kassovitz, autre grand succès sorti lui aussi sur fond de société malade et d’interrogations politiques de tous bords. Mais il ne faut pas oublier tout ce qui a précédé, sinon annoncé, ces deux œuvres marquantes, depuis, entre bien d’autres, Aubervilliers d’Eli Lotar et Jacques Prévert (1946) ou L’Amour existe de Maurice Pialat (1961)… ou ce film de Brisseau, sorti en une année où le genre n’était pas encore estampillé. Bruno, gentil gamin dont la mère célibataire toujours absente ne communique avec lui que par messages affichés dans son appartement d’une cité d’immeubles, cultive des rêves et fantasmes, se construisant ainsi une existence plus acceptable. Il devient le copain d’un jeune délinquant dont le père, gangster anar, est un violent exalté. Une jeune enseignante tente de l’aider, mais…

Le film peint une violence insupportable et décrit précisément le milieu, mais on est loin du simple constat documentaire ou, à l’inverse, du film qui collectionne les effets. Comme le titre emprunté à Shakespeare via Faulkner l’indique, cette histoire se hisse aux niveaux symbolique et fantastique qui permettent la réflexion philosophique et morale. Si le bruit et la fureur ne laissent pas le spectateur indemne, c’est parce que le réalisateur parvient à mêler ces deux esthétiques, le réalisme et l’onirisme, le second éclairant le premier, le premier servant de moteur au second. Brisseau (1944-2019) fit parler de lui en fin de carrière pour de mauvaises raisons. Or c’est un cinéaste à (re)découvrir, un cinéaste du corps et de l’âme, pourrait-on dire. Un cinéaste autodidacte, « fils de femme de ménage qui a vécu pendant vingt ans dans un rêve de cinéma », dit-il lui-même, instituteur puis professeur de lettres-histoire pendant vingt ans, justement, qui filmait en amateur avant de se consacrer pleinement au cinéma. Carlotta édite aussi Un jeu brutal (1983) et Noce blanche (1989), donnant ainsi à voir en version restaurée les trois premiers longs métrages de Brisseau.