Héritière (The Heiress), William Wyler (USA, 1949 / août 2021, Éléphant). D’après Washington Square de Henry James.

En un noir et blanc assez expressionniste créant une ambiance implacable, Wyler suit le destin de Catherine Stoper (Olivia de Havilland, grandiose), jeune fille timide au physique peu avenant, corsetée dans la bonne société new-yorkaise, qui apprendra de ses mésaventures et s’endurcira grâce aux épreuves. Elle vit dans une riche demeure de Washington Square à New-York, à la fin du XIXe, obéissant à son père veuf qui la méprise. Celui-ci refuse son mariage avec le beau Morris Townsend et l’emmène pour un voyage en Europe. À son retour, elle demande à Morris de l’enlever, ce qu’il refuse. Puis le père meurt…

C’est un saisissant portrait sur fond de cruauté psychologique, d’inhumanité sociale, de construction d’une armure protectrice et d’une vengeance implacable. D’abord fille sage en quête d’amour, Catherine devient une dame inflexible, inaccessible. Wyler organise chaque plan de façon à sublimer les rapports dramatiques grâce au personnage essentiel qu’est le décor : L’Héritière est d’ailleurs un des « films à escalier » les plus notables, les marches partant du hall imposant aux protagonistes leur présence obsédante. La demeure dit tout de la tyrannie paternelle et de la soumission de Catherine. Celle-ci vise à réaliser son rêve : répondre aux exigences de son père et se faire aimer de lui, comme il aimait sa mère, mais aussi et surtout connaître la passion amoureuse qui ferait d’elle une vraie femme ! Mais elle est, sans répit, confrontée à la réalité, celle de sa médiocrité, celle de l’aristocratie new-yorkaise, forteresse matérielle et morale, et tente de s’y soumettre tout en se réfugiant le plus possible dans le rêve. Tragédie du cruel apprentissage de la vie. Soucieux d’inscrire le plus possible ses comédiens dans le décor, grâce au plan-séquence et à la profondeur de champ, attentif aux attitudes comme aux visages et aux dialogues, Wyler sait capter l’intérêt du spectateur et provoquer son activité d’observateur, comme dans se autres films importants (La Vipère, par exemple).

Olivia de Havilland fut célébrée pour ce rôle qui lui valut un Oscar, et ses partenaires Montgomery Clift et Ralph Richardson sont aussi convaincants. C’est pour eux et pour cette démonstration de mise en scène très rigoureuse qu’il faut voir ce drame d’une rare densité.