Illusions perdues, Xavier Giannoli (France oct.2021 / mars 2022, Gaumont)

Nous ne résumerons pas l’intrigue du chef-d’œuvre balzacien. D’autant que Giannoli n’a adapté que la partie centrale, Un grand homme de province à Paris, n’accordant à Angoulême que les séquence introductive et finale. Bonne idée, qui lui permet de rester très fidèle à Balzac tout en proposant une œuvre très personnelle. La fidélité ne réside évidemment pas dans le suivi scrupuleux du roman dans ses mouvements, détails et durées. Non, le film n’est pas une suite de tableaux placés en regard des pages du roman, comme dans les livres illustrés. Giannoli, aidé par son co-scénariste Jacques Fieschi, a œuvré en cinéaste. Il a pensé, selon ses dires, plus musique que peinture, donc plus mouvement que tableau, plus rencontres et séparations que galeries de portraits. Il a tenté, avec succès, d’avoir une caméra aussi vorace, aussi pittoresque et simultanément aussi universelle, aussi matérialiste et métaphysique, aussi sarcastique et tragique, que la plume de Balzac. Chez Giannoli comme chez Balzac, l’idéal comme le sentiment et l’amour du Beau se fracassent contre l’Argent. Au final, le film autant nous renseigne sur les mœurs de la Restauration et du journalisme de ce temps qu’il nous fait réfléchir sur notre société contemporaine et ses perversions intellectuelles. Plus largement il s’interroge sur le statut de la vérité et la force du mensonge, sur l’art dans ses principes, sa production et sa diffusion.

Le spectateur est à chaque moment plongé dans une fiction foisonnante tout en gardant du recul. Ce délicat équilibre est assuré en partie grâce à l’invention par Giannoli du personnage de Nathan, jeune auteur royaliste impertinent, désabusé et mélancolique—et aussi méchant que Balzac—qui oblige en quelque sorte Lucien à se situer plus nettement et qui, de plus, assure la fonction de narrateur à certains moments. Notons qu’a contrario Giannoli a supprimé le personnage de d’Arthez, l’artisan écrivain idéaliste. Il est devenu une partie de Lucien, sa « mauvaise conscience » : celui-ci, dans le film plus que dans le roman, se rend compte de ses démissions et renoncements, aidé en cela, précisément, par ce Nathan, en opposition à tous les cyniques comme Lousteau.

Enfin, et ce n’est pas le moindre compliment, avec ce film qu’on peut considérer comme son meilleur à ce jour, Giannoli poursuit une réflexion profonde sur la perte de réalité au bénéfice d’un monde de faux-semblants et de spectacles illusoires. Ni une entreprise cotée en bourse, ni un écrivain, ni un humain n’a de valeur réelle, sinon celle que lui prête l’intérêt particulier, celui du monde de la finance et du spectaculaire. Qu’on se rappelle les très bons À l’origine ou Marguerite, entre autres, films eux aussi sur le Mensonge et le désarroi social.