Heureux comme Lazzaro (Lazzaro felice), Alice Rohrwacher (Italie-France etc., 2018 / mars 2019, Ad Vitam)

À Inviolata, cinquante-quatre paysans vivent coupés du monde et cultivent du tabac pour la marquise Alfonsina di Luna. Le jeune Lazzaro, qui n’a que sa grand-mère comme parent, ne sait jamais refuser de rendre service et est honteusement exploité par la communauté qui profite de sa gentillesse et de sa naïveté pour l’assigner à de multiples corvées, comme le faire gardien de nuit du poulailler pour faire fuir loup. Jamais Lazzaro ne se départit de son sourire. Seule Antonia, mère d’un petit Pippo, le respecte. Lors de la visite annuelle de la marquise pour la récolte, le fils de celle-ci, Tancredi, se rapproche du garçon, se cache dans son repaire, s’amuse avec lui à hurler comme les loups, et finalement simule un rapt qui amènera la police sur les lieux. Une aventure étonnante commence pour Lazzaro, de la campagne à la périphérie urbaine des exclus, du Moyen-Âge à la vie moderne…

Incontestablement, ce très beau film puise dans le grand cinéma italien son inspiration, chez le Fellini de La Strada, chez De Sica ou Scola, ce cinéma non seulement réaliste, mais aussi analyste de la société et de la condition humaine et créateur de fables. Le trajet de ce personnage, quasi-christique dans son dénuement existentiel (« Lazzaro felice » est une façon de désigner les simples d’esprit), accompagne une parabole sur l’exploitation forcenée des démunis, sur l’exode rural qui, en un cruel paradoxe, fait de ces êtres sauvés du servage des mendiants à la marge des villes. Le personnage de Lazzaro, dans son ingénuité désarmante et bouleversante, est un mystère perpétuel contre lequel viennent buter toutes les mesquineries humaines. Alice Rohrwacher réserve à la peinture des milieux, paysan en particulier, et aux portraits, une précision d’une grande délicatesse, maîtrisant le cadre et la lumière pour donner à cette histoire une beauté qui s’impose face à la dureté du contenu et donne une dimension nouvelle et pas du tout théorique à ce conte humaniste.