Le film était quasiment invisible depuis longtemps, sinon dans une copie VHS, et c’est par lui que j’ai commencé, impatient de découvrir cette œuvre dont j’avais si souvent entendu parler. J’avais peur d’être victime de « l’exotisme temporel » qui rend séduisantes beaucoup d’œuvres médiocres et surannées. Or ce film ancré dans son époque nous parle en contemporain, dans sa forme comme dans son propos. Dans un pensionnat de jeunes filles très rigoureux de Potsdam, à la fin des années 1920, une nouvelle élève, Manuela, tombe littéralement amoureuse de sa professeure, Melle von Bernburg, la plus libérale des enseignantes de cette institution dont la directrice prône les valeurs prussiennes les plus militaristes et virilistes. Bien sûr, ce sentiment, que Manuela exprime publiquement et avec exaltation après une représentation théâtrale où elle été brillante, ne peut être admis dans le pensionnat : « c’est un péché ». Manuela n’aura plus que le suicide comme solution puisque Melle von Bernburg, contrainte, lui a signifié qu’elle ne la verrait plus jamais.
Très marqué par l’esthétique expressionniste, mais sans excès et toujours à propos, le film–Sagan se consacrant essentiellement à la direction d’actrices, elle fut secondée pour la réalisation par Carl Froelich—donne une tension dramatique à chaque plan, faisant jouer pleinement les décors (grands escaliers, grilles…), les costumes (du blanc virginal pour les grandes occasions aux rayures sinistrement prémonitoires des blouses quotidiennes). Les corps, niés lors des marches cadencées, retrouvent leur individualité dans les chambres, les jeunes visages sont sublimés par des gros plans si bien éclairés et cadrés qu’on a l’impression qu’ils ne demandent qu’à rayonner. Dans cet enfer disciplinaire, des groupes de jeunes filles (autour de quatorze ans) ressortent des personnalités diverses et, collectivement, une juvénilité joyeuse qui ne cherche qu’à s’épanouir. C’est ce qu’a compris Melle von Bernburg qui, à la fin, jette à la face de la directrice son refus de confondre plus longtemps éducation et humiliation servile.
Le film montre avec délicatesse comment l’affection immédiate que Manuela porte à la jeune femme, affection sans doute réciproque, que d’ailleurs la majorité des filles partage, devient vite, et comme naturellement, un amour véritable. L’enseignante, que Manuela a prise comme mère de substitution de sa mère défunte, est devenue l’objet d’une passion amoureuse qui sidère l’innocente enfant : « Je vous aime, je vous aime comme ma mère…mais plus, encore plus, autrement… ». Mais vivre cet amour est impossible dans ce microcosme étouffant, concentré de l’Allemagne prussienne répressive et obscurantiste, asservissante. « Il ne faut pas penser, dit la directrice, non : obéir. La sensibilité, voilà notre ennemie ». Et « La pauvreté n’est pas une honte : elle honore ». Les jeunes filles sont là pour devenir « des mères de soldats ». Deux mondes s’affrontent donc, et c’est le talent de la pièce comme du film de faire coïncider réflexion politique et historique avec un manifeste pour l’amour libéré. Le corps amoureux est ici l’arme de la révolte, pour l’avenir, contre un passé oppressif et sclérosant. Hier et aujourd’hui s’intitule la pièce, « hier » de l’Empire militariste, « aujourd’hui » de la République de Weimar et de ce qu’elle ouvre comme perspective humaniste. C’est ainsi que la fin, plus heureuse dans le film que dans la pièce pour des raisons de censure, est davantage celle de la fin d’un monde que le constat d’un échec. D’ailleurs, la tonalité dominante du film est la douceur, la grâce. On sent que Sagan, comme Winsloe, aime ces filles avec tendresse. Malgré les marches au pas, malgré les uniformes, grâce à l’interprétation et au filmage qui caresse les visages, au montage alternant les rythmes mais fluidifiant l’ensemble, nous ressentons comme une joie de communion avec ce noyau d’humanité.
Pourtant, nous qui connaissons la suite, voyons dans cet attachement de l’école aux valeurs du passé impérial (« Nous nous en tenons rigoureusement aux dispositions d’avant-guerre ») certains des fondements de la dictature nazie dont les prémices sont très nettes et inquiétantes en 1930, date de présentation de la pièce (triomphe à Leipzig puis Berlin). Rappelons qu’à la même période sortent L’Ange bleu de Josef von Sternberg (1930) et M le maudit de Fritz Lang (1931) qui, métaphoriquement, nous éclairent sur la société allemande et les dangers qui la guettent. Le film de Sagan est à placer dans le voisinage de ces deux chefs-d’œuvre. Et la réflexion peut s’étendre, si l’on songe à des films comme Le Ruban blanc, de Michael Haneke (2009), sur l’éducation protestante rigide imposée aux enfants dans un village avant la guerre de 1914-1918. Signalons, comme une preuve a contrario de sa force contestataire, que le film a, dès 1933, été interdit par le pouvoir nazi, après avoir connu déjà des coupures et transformations.
La transposition filmée a été faite en accord avec Christa Winsloe, qui a participé à l’écriture du scénario. L’autrichienne Leontine Sagan, dont c’est le premier film (elle fuira l’Allemagne nazie en 1933, réalisera un deuxième et dernier film en Angleterre puis émigrera en Afrique du Sud) avait mis en scène avec succès la pièce de théâtre. La fidélité du film à celle-ci est évidente, les quelques modifications ne la trahissant pas. C’est ainsi qu’une séance d’apprentissage des révérences disparaît dans l’adaptation qui, en revanche, fait voir la représentation théâtrale où Manuela joue un homme (dans Don Carlos de Schiller), seulement évoquée après le tomber de rideau chez Winsloe (Zaïre de Voltaire, cette fois). Cette séquence est un apport appréciable qui souligne l’ambiguïté sexuelle consubstantielle à la représentation. Il faut noter cependant que, chez Winsloe, la naissance de l’amour lesbien, d’une part, la critique de l’institution et de ses valeurs par von Bernburg, d’autre part, sont présentées plus longuement et plus nettement. Malgré cette atténuation, le film a donc bien été compris par les nazis comme un véritable manifeste pour la libération des mœurs, pour l’émancipation féminine, contre « le sabre et le goupillon ».
L’œuvre théâtrale est présentée et contextualisée avec précision et pénétration par notre collègue Pierre Lacroix, éditeur de l’ouvrage et co-fondateur des éditions EO, qui propose aussi une chronologie biographique de Winsloe. Je renvoie à tout cet appareil critique les lecteurs qui, après lecture de ma modeste recension, ne manqueront pas de se procurer volume et DVD. Notons enfin, et ce n’est pas la moindre remarque, que les sous-titres du film en allemand pour la sortie française de 1932 sont de Colette, dont on sait les heureuses pratiques lesbiennes.

