La Rumeur (The Children’s Hour), William Wyler (USA, 1962/2020, Wild Side), d’après la pièce de Lilian Hellman.

Deux amies, Karen (Audrey Hepburn) et Martha (Shirley MacLaine) ont fondé et dirigent une institution pour jeunes filles dans une ville de la très conservatrice Nouvelle-Angleterre. Elles travaillent dur et sont très estimées par leurs vingt élèves, qu’elles instruisent avec bienveillance et pédagogie, et leurs familles. Mais l’atmosphère se délite progressivement et une des enfants (au comportement horrible !), par esprit de vengeance contre les punitions infligées pour ses mensonges répétés, appuyée par une autre qu’elle menace de dénoncer pour un vol, les accuse de relations homosexuelles. La rumeur s’étend, les parents retirent les enfants de l’école…

Lilian Hellman, scénariste, dramaturge, romancière, compagne de Dashiell Hammett et militante communiste, avait connu un gros succès en 1934 à Broadway avec The Children’s Hour. En 1936, Samuel Goldwyn l’engagea pour qu’elle écrive une adaptation plus compatible avec la censure : l’élève accuse alors Martha de coucher avec Joe, le fiancé de Karen. Ce fut Ils étaient trois (These Three), réalisé déjà par Wyler. Vingt-cinq ans plus tard, celui-ci se remit à l’ouvrage pour la compagnie Mirish et United Artists, après le gros succès de son sulpicien Ben Hur : à croire que le sujet, servi cette fois par un scénario plus conforme à Hellman, lui tenait à cœur ! Pourtant il coupa au montage certaines séquences où le sentiment amoureux était évident, au moins ambigu, ce qui lui valut d’ailleurs la colère de Shirley MacLaine devant cette attitude timorée face à la force du sujet traité. L’édition DVD, depuis 2004, les a heureusement restituées.

Le film dénonce en un drame poignant le pouvoir mortifère de la calomnie assise sur un puritanisme oppressif et analyse avec précision le mécanisme de la rumeur, fondé sur la parole. Mais aussi, dans ce climat, il peint par des moyens purement cinématographiques l’amour qu’une femme peut éprouver pour une autre, par quelques touches subtiles d’abord jusqu’à faire éclater, sinon célébrer, une vérité inadmissible socialement. Construisant ses plans avec une maestria qui a été louée maintes fois, il installe d’une part des lignes de force amorçant ou développant des conflits plus ou moins latents. D’autre part, l’attention portée aux décors et à leur filmage permet d’exprimer l’exclusion sociale et l’enfermement psychologique subis par les deux femmes, ainsi que la montée progressive du drame. Dans ce lieu quasi-unique qu’est la villa de l’institution, où souvent s’impose la pénombre et où tout élément semble faire obstacle, seuls rayonnent les visages et les personnalités des deux héroïnes, comme ceux des jeunes Allemandes de 1931…