La Favorite (The Favourite), Yórgos Lánthimos (Irlande, GB, USA, fév. 2019 / juin 2019, 20th Century Fox).

En 1708, deux femmes se disputent la place de favorite auprès de la reine Anne de Grande-Bretagne. Cette position, ce titre, donne beaucoup de pouvoir car la reine est de santé fragile et handicapée physiquement. Elle adopte des comportements et des attitudes imprévisibles liées à son tempérament cyclothymique, et son attirance sexuelle pour les femmes n’est supplantée que par l’excessive tendresse qu’elle réserve à ses dix-sept lapins. Les rapports entre ces trois femmes alternent jeux de dupes, tromperies, violences et cajoleries, qui ont de notables répercussions politiques. Lánthimos nous avait habitués aux atmosphères et comportements bizarres sinon absurdes ou fantastiques, aux mises en scène raffinées à l’excès sinon baroques, souvent qualifiées de prétentieuses sinon creuses, par exemple dans The Lobster ou Mise à mort du cerf sacré. Il reste ici fidèle à son style, et l’on peut comprendre qu’encore une fois il puisse agacer sinon rebuter. Les partis pris de filmage (grand angle, anamorphoses, disproportions, etc.) peuvent sembler gratuits, purement formels, masques de la vacuité. Pourtant, ils sont ici en accord avec le propos et la peinture de cette royauté décadente prisonnière des intrigues de cour. Le cinéaste se fonde sur la réalité historique, mais il en exagère ou amplifie certains traits, surtout ceux qui dessinent la souveraine. On s’attend donc à ce que son goût pour les personnages-marionnettes s’impose ici. Au contraire : il s’y départit de son regard froid sur les êtres et leur offre de la densité, n’hésitant pas à mêler l’humour à la noirceur. Il s’appuie pour ce faire sur un excellent trio d’actrices, Emma Stone et Rachel Weisz, les deux rivales, et surtout Olivia Colman, la reine. L’humanité, certes perverse mais troublante, ressort finalement, et emporte notre adhésion à cette tragi-comédie.