La Fille de Ryan (Ryan’s Daughter), David Lean (GB, 1970 / sept. 2007, Warner)

En 1916, dans un village de la côte irlandaise, Rosy, fille du tenancier du pub, est amoureuse de Charles l’instituteur, son aîné de quinze ans. Il se résout à l’épouser. Mais Rosy, rêveuse idéaliste, assoiffée de culture et privilégiant l’imaginaire, est vite déçue par le caractère sage et tempéré de son mari. Elle accède au plaisir amoureux et à la passion dont elle a rêvé quand un jeune officier anglais blessé sur le front de 14-18 arrive pour diriger la garnison occupante et la séduit immédiatement…

On pense bien sûr à Mme Bovary dont ce dispositif initial semble inspiré. C’est en effet chez Flaubert que le scénariste Robert Bolt (qui a déjà signé les scénarios des deux précédents Lean, Lawrence d’Arabie et Docteur Jivago) a puisé pour le début du film, s’écartant ensuite de l’intrigue du roman. Michel Serceau, dans ses ouvrages sur l’adaptation, a fait un sort particulier à ce film pour montrer combien le passage d’un art à l’autre n’était pas fondé sur l’illustration mais sur l’appropriation.

La première réaction, à la vision du film, tient en une formule spontanée : « c’est du cinéma ! ». Toutes les ressources de cet art sont en effet mobilisées. Bénéficiant de moyens considérables autorisés par le succès de ses films précédents, Lean ((1908-1991) compose une symphonie lyrique qui doit tout au décor, à la lumière, au cadre, au son, à la musique, et à la présence physique de ses comédiens. Toutes ces données s’harmonisent pour hisser l’ensemble bien au-delà du sentimentalisme, jusqu’à un niveau quasi mythologique, celui où les éléments suivent avec les hommes une partition tragique, jouant avec eux ou se jouant d’eux. On n’est pas loin de Shakespeare, parfois, de Hugo également, quand la beauté va de pair avec le grotesque, quand les sentiments les plus élevés ont besoin du contact le plus trivial avec la matière. On ne peut oublier ce personnage de « Quasimodo des plages » (Guy Bellinger) incarné par John Mills, ni cette tempête impressionnante comme jamais ne fut tempête au cinéma, ni les interprétations de Robert Mitchum (ici à contre-emploi), Sarah Miles et Trevor Howard. Le film fut démoli par la critique, ce qui conduisit David Lean, blessé, à cesser son activité pendant quatorze ans, avant son dernier film, La Route des Indes.