La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld

Traitant d’un film, le libre avis que je présente ici ne peut se contenter d’être argumenté (c’est le moins que l’on puisse en attendre !). Il doit, faute à rejoindre le flot des opinions, faute à se confondre avec les discours journalistiques, qui ne disent rien des objets artistiques, prendre en compte la forme dudit film. Et ce d’autant plus que La journée de la jupe vient après Entre les murs, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre.

Deuxième degré d’élaboration d’une matière documentaire qui était la source du roman éponyme de François Bégaudeau, Entre les murs s’apparente à ce que l’on appelle le docu-fiction. La Journée de la jupe est, lui, une pure fiction. Tout se passe comme si, pour des raisons à la fois formelles et idéologiques, on cherchait un compromis entre un cinéma documentaire devenu plus exigeant et plus rigoureux (on l’appelle pour cela volontiers « cinéma du réel ») et le cinéma de fiction classique remis en cause, ou tout du moins en question, depuis les années 1960 par la Nouvelle Vague, le Nouveau cinéma calqué sur le Nouveau roman… Quel que soit son degré de vraisemblance, à quelques situations réelles qu’il se réfère, le scénario relève entièrement de l’invention. La différence n’est pas anodine : genre bâtard, très répandu aujourd’hui, le docu-fiction est une des marques du repli que connaît depuis les années 1970 le cinéma de fiction. Les scénaristes et réalisateurs du cinéma classique, les grands tout du moins, élaboraient, dans le respect du principe de vraisemblance, des récits, non seulement universalistes, mais fonctionnant au niveau du symbolique, atteignant par là une dimension qui est celle de tout art. Ils avaient très souvent, en outre, une source littéraire. On compte aujourd’hui de plus en plus de réalisateurs qui, dans leur hâte à s’engager, témoigner, scénarisent le réel sans passer par la médiation de la littérature.

Modifiant le point de vue, déplaçant des épisodes, en inventant même quelques-uns (je renvoie à ce qu’avait très bien pointé Jean-Noël Laurenti1), concentrant, ajouterai-je, l’action sur une seule classe, Laurent Cantet effectue sur le roman de François Bégaudeau un travail. Il élabore une construction dramatique. Mais, comme il conserve le ton et le mode de la chronique, comme à l’évidence la dramaturgie, très relative, ne sert qu’à expliciter les faits, l’effet-fiction est minime. Laurent Cantet veille à ne pas effacer l’effet documentaire qu’il escompte autant, voire plus. D’où, me semble-t-il, le fait que le spectateur est moins appelé à ressentir, participer qu’à observer, analyser.

Concentrant dans le temps une action fictive, multipliant les péripéties, le scénario de La Journée de la jupe est, lui, le support d’une véritable action, au sens que l’on donne au théâtre à ce mot : une représentation dramatique. Il ne fait pas appel, tout du moins pas immédiatement, à l’esprit d’analyse. Il mise sur l’engagement émotionnel du spectateur et ce que l’on appelle le suspense.

Ce choix radicalement différent n’est évidemment pas plus innocent que celui de Laurent Cantet. Il est pertinent de la volonté de Jean-Paul Lilenfield de mettre en scène les incivilités et la violence qui perturbent, pour ne pas dire interdisent, le travail scolaire. Cette violence, on remarquera que le film de Laurent Cantet la minimise, et ce eu égard au roman de Bégaudeau lui-même. On peut — le caractère extrême de la situation inventée nous y incite — reprocher à La Journée de la jupe d’épouser ainsi la démarche des médias : passant sous silence les problèmes, pourtant quotidiens, qu’il y a en ce domaine, ils se font l’écho, la chambre de résonance même, des quelques événements graves. Mais on peut reprocher à Entre les murs d’épouser la démarche de l’institution, qui fait tout — je puis en témoigner pour l’avoir vécu alors que je réunissais de la documentation pour un dossier sur la violence à l’école2 — pour taire ce qui se passe.

C’est prêter à Laurent Cantet, me dira-t-on, des intentions qu’il n’a pas : son sujet n’est pas la violence ; il veut témoigner de la difficulté d’enseigner, voire mettre en garde contre les aberrations d’une réforme. Tandis que, a contrario, Jean-Paul Lilienfeld fait superbement ellipse sur la question. Faisant travailler à ses élèves le texte de Molière dans une salle conçue pour le théâtre, son professeur est engagée à fond dans les méthodes actives. Mais fait-elle cours, et comment fait-elle cours ? Ce à quoi je répondrai que l’on ne voit jamais non plus le professeur d’Entre les murs faire un cours (comme dans le roman). Des cours, il ne nous est montré que des bribes, insuffisantes même à représenter la notion de « séquence » pédagogique. Dont le film ne traite donc pas non plus.

Le serpent se mord donc la queue. On peut débattre à l’infini sur la légitimité ou l’illégitimité, la cohérence ou l’incohérence, l’exactitude ou l’inexactitude, la vraisemblance ou l’invraisemblance des démarches pédagogiques des deux professeurs mis en scène, de la difficulté ou de la faillite de la transmission… Tout cela pour ne rien dire du fond. Fréquente hélas aujourd’hui, cette dérive est favorisée par la défaillance ou la paresse de la critique. Adjuvants, catalyseurs, miroirs, repoussoirs…, les films contiennent ce que chacun y projette ou y met. On ne dira rien de leur fond, on n’en saisira même pas le propos exact, si l’on n’est pas attentif à leur mise en scène.

Et au premier chef ici à ce fait que Entre les murs et La Journée de la jupe focalisent l’action sur l’intérieur du collège. Exclusivement dans le cas d’Entre les murs, qui force le trait par rapport au roman, mais en justifie ainsi littéralement le titre. On ne sort guère même de la salle de classe. Pas aussi exclusivement dans le cas de La Journée de la jupe, dont plusieurs scènes se déroulent à l’extérieur du collège : dans la cour, la rue, puis, à la fin, au cimetière (scène des obsèques du professeur).

Pas de différence tranchante cependant. Il n’y a là, c’est une affaire de degré, que deux accommodations différentes. Les deux films ont par contre en commun de ne jamais donner à voir les vies qu’ont, à l’extérieur, les uns ou les autres des protagonistes. Aucune scène n’est, dans Entre les murs tout du moins3, située hors les murs. Il n’en est pas, dira-t-on, besoin. Les traits sont multiples qui montrent que les élèves portent avec eux (sur eux, en eux) le monde extérieur. Dont acte. Nos deux cinéastes ne font certes pas comme si le monde extérieur n’existait pas, comme si le collège était un sanctuaire ou un lieu clos. Mais cette donnée, Entre les murs ne l’intègre pas à la représentation, à la construction. On n’a pas le sentiment d’une interférence entre l’extérieur et l’intérieur. Cette donnée, La Journée de la jupe concentre au contraire tout sur elle. Il en fait le moteur de l’action. L’incident qui, dégénérant, va faire naître le drame, ne se produirait pas si les élèves ne transportaient dans le collège et dans la classe des problèmes et des conflits de leur vie à l’extérieur. Qui plus est, l’incident ne dégénérerait pas si le professeur n’y portait pas elle-même le poids des problèmes de sa vie personnelle, conjugale et familiale. Le spectateur met simplement plus de temps à le comprendre.

On pourra encore justifier ici Entre les murs en disant qu’un professeur digne de ce nom ne laisse pas ses problèmes personnels déteindre sur sa conduite professionnelle. Mais quid sur le plan de la psychologie, quid de la vraisemblance ? Tenant compte de psychologies minimisées, pour ne pas dire évacuées, dans Entre les murs, La Journée de la jupe est, en dépit des apparences, le plus vraisemblable, Ce n’est pas pour créer un suspense, puis un effet de surprise, que Jean-Paul Lilenfield diffère la révélation des origines de l’héroïne. Pas d’artifice. Mais une logique. Car, ces origines, la fille de kabyles qu’elle est les refoule. En ce sens que, devenue professeur de français et ayant épousé un français que sa famille refuse, mise elle-même pour cela, et pour sa liberté d’allure, à l’écart par sa famille, elle est en débat, voire en rupture, avec elles. À son corps défendant bien sûr. C’est justement ce qui se manifeste dans la scène très émouvante de la conversation téléphonique avec son père.

Pivot, et pas seulement péripétie, cette scène donne une clef, voir la clef. Du personnage et de la situation. Fille d’émigrés pour qui l’école de la République et la culture humaniste classique sont des valeurs et des outils d’émancipation, l’héroïne ne met pas par hasard tant d’énergie à enseigner Molière (qui n’est qu’un exemple). Le spectateur comprend d’un coup que ce qui a pu paraître compulsif, excessif, est l’expression d’une foi dans le modèle républicain. Elle a dit d’ailleurs sans ambages aux élèves, dans un des discours qu’elle leur a tenus pendant l’affrontement, que l’école était leur chance. Sa rage, si rage il y a, ne vient que de leur absence de foi à eux, de leur enferment dans des attitudes intolérantes, machistes… qui sont des reflets du communautarisme. Le réalisateur pointe ici avec raison un des maux majeurs de la société d’aujourd’hui. L’émotion qui se dégage de cette scène témoigne que, si elle distingue là où ils confondent, voire ignorent, le professeur n’a rien refoulé de ses origines. Elle les a simplement dépassées dans une adhésion à la citoyenneté et à l’universalisme.

Reste le caractère extrême de la situation. Mais il tient, encore une fois, à la dramaturgie. Jean-Paul Lilenfield ne parle, significativement, pas d’excès, mais, dans un langage apparemment plus technique, de concentration. « Bien sûr, sont concentrés en 1 h 30, des événements qui vont se dérouler sur six mois…. Ce n’est pas la réalité, c’est un concentré de réalités comme toujours dans une fiction4. » Une façon de dire qu’il ne trahit pas le vraisemblable. Au niveau de la psychologie du personnage principal. Dans le sens technique que donnent au mot certains théoriciens de la littérature. Mais pas par simple application ou habileté. Pour mieux signifier. « Comment ressentir ce que ressent cette prof si on ne donne pas les moyens au spectateur d’apprécier ce par quoi elle est passée ? ». Le réel est travaillé, élaboré pour rendre mieux visible des tenants et aboutissants, (ressorts de l’action, motifs des actes, implications…) que tend à dissoudre la relation documentaire, le récit factuel. C’est l’exigence de la fiction. Aussi bien, faut-il le préciser, dans un film que dans un roman. Il est simplement plus difficile d’y répondre au cinéma : il y a beaucoup plus de risque, image oblige, d’en rester à une imitation factuelle (une mimèsis) du réel.

Je suis tenté de dire que l’héroïne de La Journée de la jupe est à un professeur réel qui aurait ses origines et serait dans sa situation ce qu’est l’Emma Bovary de Flaubert à la Delphine Delamare du fait divers qui l’a inspirée. Simple analogie formelle bien sûr. Et toutes proportions gardées : la situation n’est pas la même ; Jean-Paul Lilienfeld n’est pas le Flaubert du cinéma. C’est le principe qui compte, la volonté, encore une fois, de travailler le réel pour le rendre signifiant. Pour lui donner une dimension symbolique. Plus vraisemblable que vrai, le professeur est conçu pour cristalliser à la fois un parcours exemplaire et une mission qui est celle de l’école.

C’est cette dimension symbolique qui manque au film de Laurent Cantet. Elle manquait certes déjà au roman de François Bégaudeau. Mais, outre que le roman n’est pas si simple, ceci ne justifie pas cela. Ceci ne justifie pas que, là où Jean-Paul Lilienfeld représente (dans tous les sens du mot5) pour révéler, Laurent Cantet montre pour simplement illustrer, sans expliquer ses personnages. Ce qu’il montre force sans doute l’attention. Mais il n’y a rien là qui soit propre à inquiéter. Le film n’est propre à alerter que ceux qui ne savent rien de ce qui se passe dans une classe de collège.

Il pose sans doute la question de la transmission du savoir, et plus profondément de la culture. Mais en des termes qui, eu égard aux gestes, paroles, attitudes mis en scène par Jean-Paul Lilenfield, restent abstraits. Les personnages d’élèves de Laurent Cantet n’étant pas approfondis, pas définis en tant qu’individus, comme sujets, l’interférence entre le monde extérieur et l’école, et les tensions et la violence qui en résultent, étant diluées, pour ne pas dire dissoutes, les incidents qui surviennent dans la classe n’apparaissent pas comme reflets de malaises intimes vécus, d’états d’âme. Ils ne sont que l’illustration de conduites génériques. Le récit, si récit il y a, ne fait guère par conséquent que nourrir un discours. Il est le visible support d’un discours que, dans sa forme de « journal » (c’était sa spécificité littéraire), se refusait à tenir le roman. Il ne fait que montrer parce qu’il ne veut que démontrer.

Non qu’il faille nécessairement dramatiser à l’extrême. Jean-Paul Lilenfield a fait là un choix que, quelque efficace qu’il se révèle être, on peut discuter. Il n’est donc pas question de créer une fausse alternative. Que le scénario de Laurent Cantet ne soit pas dramatique, qu’il relève davantage de la chronique que du drame, rien de tout cela n’interdit en soi que le film soit plus signifiant. Il suffirait, encore une fois, que les personnages soient expliqués, approfondis. Mais, leurs actes et leurs paroles étant repliés sur des attitudes génériques, il ne fait que prêter le flan à toutes les interprétations ou récupérations. Ce que ne peut La Journée de la jupe : les personnages y incarnent des questions socio-psychologiques, le drame est à la mesure de l’enjeu tel que porté par le personnage du professeur.

On m’objectera peut-être que la dernière scène du film de Jean-Paul Lilenfield démontre aussi. Message donc. Discours aussi (il y en a, et c’est heureux, toujours). Mais, rien ne disant qu’une « journée » de la jupe ait été instituée, le cinéaste ne fait ici que mettre en scène un résultat psychologique possible. Toujours motivée par la fiction, la scène est comme un deuxième dénouement du drame, dans la logique duquel elle se situe encore. La seule chose qu’on pourrait reprocher au cinéaste, c’est de donner une satisfaction au spectateur, alors que la scène précédente l’avait laissé stupéfié, saisi d’horreur, avec une révolte rentrée. Comme s’il ne croyait pas à la catharsis. Mais pourquoi alors l’aurait-il suscitée ?

1. Jean-Noël Laurenti, « Entre les murs : Une mise en garde salutaire », Bulletin de l’Association des Professeurs de Lettres, n° 127, septembre 2008, pp. 22-33.

2. La violence à l’école, toute réflexion faite, Panoramiques, n°44, 1er trimestre 2000. Ma préface dit clairement ce qui s’est produit.

3. Dans La Journée de la jupe, il en est qui se déroulent aux abords immédiats du collège.

4. Entretien avec Falila Gbadamassi, Afrik.com, mercredi 25 mars 2009.

5. On remarquera qu’il ne demande pas, comme Laurent Cantet, à des élèves (et à leur professeur avec eux ! ) de jouer, sans l’outrepasser, leur propre rôle, de se mettre (remettre ?) en scène. Il demande à des élèves anonymes de devenir acteurs pour jouer une situation outrepassant tout ce qu’ils ont vécu et ce qu’ils sont.