Certains nations cinématographiques sont peu connues, et méritent de l’être. C’est le cas du Kazakhstan, que nous avons abordé il y a quelques années avec le cinéaste Dvortsevoy et son mémorable Tulpan. Intéressons-nous aujourd’hui à un représentant de la « nouvelle nouvelle vague » kazakh, Adilkhan Ierzhanov, prolifique réalisateur né en 1982. Des quinze longs métrages réalisés en douze ans, seuls deux sont disponibles en édition vidéo.
Ce film célèbre un couple formé d’une jeune femme, Saltanat, toute de rouge vêtue sous son parapluie orange, qui doit se sacrifier pour solder les dettes de sa famille alors qu’elle aspire à une vie libre et autonome, et de son ami d’enfance, Kuandyk, amoureux fidèle et transi, protecteur et démuni, entreprenant et naïf. Mais elle refuse d’épouser un potentat adipeux et crapuleux. Son compagnon va tenter de les sortir de là en trafiquant à son tour avec des entrepreneurs véreux…jusqu’à une certaine limite.
Simple dans sa narration mais complexe par les thèmes abordés, le film est certes une fable politique, une aventure policière et une histoire d’amour sur fond de dérive. Mais c’est surtout un véritable hymne à la beauté, celle des plans dignes des grands peintres (de Van Gogh au Douanier Rousseau), fixes pour la plupart, riches par leurs couleurs, leurs cadrages, leur composition, celle des êtres qui tentent de vivre l’amour et la liberté, une beauté piétinée par une société mafieuse et corrompue. Le titre est une citation de L’Étranger de Camus, et tout le film est parcouru de références explicites à la littérature et au cinéma français.
Ce film et A dark, dark man sont de la même veine, cultivant un burlesque tragi-comique servi par une esthétique minimaliste mais remarquable par son travail sur le cadre, sur la vivacité des couleurs, sur le son souvent en contrepoint ou en prolongement ironique ou dramatique. À leur vision, on est tenté de ranger Ierzhanov dans une lignée qui, de Tati à Roy Andersson, passerait par Bresson et Kaurismäki, entre autres.
L’œuvre du cinéaste emprunte aussi une autre veine. Il s’agit de films nocturnes, angoissants dès l’abord, fondés plus que les précédents sur ce qu’en art contemporain on appelle des « installations », et qui distillent une atmosphère surréaliste avec des personnages et des situations que l’on pourrait qualifier de « beckettiens » (L’Éducation d’Adémoka, Assaut ou La Peste dans le village de Karatas).

