A Dark, Dark Man (Chornyy, chornyy chelovek), Adilkhan Ierzhanov (Kazakhstan, 2019 / mars 2021, Arizona)

Certains nations cinématographiques sont peu connues, et méritent de l’être. C’est le cas du Kazakhstan, que nous avons abordé il y a quelques années avec le cinéaste Dvortsevoy et son mémorable Tulpan. Intéressons-nous aujourd’hui à un représentant de la « nouvelle nouvelle vague » kazakh, Adilkhan Ierzhanov, prolifique réalisateur né en 1982. Des quinze longs métrages réalisés en douze ans, seuls deux sont disponibles en édition vidéo.

Dans le district de Karatas (lieu fictionnel où se déroulent la plupart des films du cinéaste), au milieu des steppes, Bekzat est un jeune policier corrompu qui couvre les assassinats d’enfants violés. Un faux coupable du dernier infanticide, Pukuar, simple d’esprit très coopératif, est désigné pour être jugé et condamné. Une journaliste envoyée par le ministère, Ariana, vient enquêter sur les événements. Elle découvre qu’il s’agit depuis plusieurs années de meurtres d’orphelins suivis chacun du suicide du suspect dans sa cellule ! Le chef de Bekzat est lui aussi complice de cette horrible série d’assassinats perpétrés par le potentat politique local. Il reste aux policiers à « suicider » Pukuar et à écarter Ariana…

Voilà une trame policière classique, qu’on trouvait déjà dans de nombreux films noirs américains. Mais ici on sait dès le début de quoi il s’agit, tout semble marqué par une inéluctable et rituelle succession d’événements déjà écrits. Ierzhanov décide en quelque sorte de torpiller le suspense pour nous introduire dans un univers dont la noirceur morale s’affiche sur l’univers lumineux de la steppe kazakhe. Le rythme est lent, contredisant l’action rapide et violente, faisant se succéder des plans fixes qui laissent hors-champ l’avant ou l’après de l’action dont seul le son nous permet de deviner la violence. Ainsi, le mystère vient non pas du scénario, mais du filmage, comme si les choses sur lesquelles il s’arrête attendaient ou commentaient l’événement. Ierzhanov est, si l’on peut dire, un pur cinéaste.

Ce film et La Tendre Indifférence au monde sont de la même veine, cultivant un burlesque tragi-comique servi par une esthétique minimaliste mais remarquable par son travail sur le cadre, sur la vivacité des couleurs, sur le son souvent en contrepoint ou en prolongement ironique ou dramatique. À leur vision, on est tenté de ranger Ierzhanov dans une lignée qui, de Tati à Roy Andersson, passerait par Bresson et Kaurismäki, entre autres.

L’œuvre du cinéaste emprunte aussi une autre veine. Il s’agit de films nocturnes, angoissants dès l’abord, fondés plus que les précédents sur ce qu’en art contemporain on appelle des « installations », et qui distillent une atmosphère surréaliste avec des personnages et des situations que l’on pourrait qualifier de « beckettiens » (L’Éducation d’Adémoka, Assaut ou La Peste dans le village de Karatas).