Le rhinocéros, Le papillon, Le lama

« Le rhinocéros » illustre le champ lexical de la tristesse dans la catégorie « lexique affectif » ; « Le papillon », le champ lexical de l’ordre et du désordre dans la catégorie « lexique intellectuel » ; et « Le lama », le champ lexical des véhicules (bateaux) dans la catégorie « lexique de la culture ».

Le rhinocéros

Le rhinocéros n’a pas de tête : il perd tout. Il broie du noir et sanglote. La mine lugubre et l’œil embué, il va et vient comme une âme en peine et dit : « Je touche le fond. »

C’est vrai qu’il est au trente sixième dessous et que sa détresse n’est pas feinte. Autour de ses yeux, les plis d’affliction roulent comme des vagues et d’une voix éteinte, il continue sa lamentation : « Mais où est-elle ? »

Et une grosse boule de tristesse lui serre la gorge.

Et comme une madeleine, il pleure.

Et chaque larme creuse un morne sillon.

Et son échine sombre porte un deuil trop lourd : « Mais où est-elle ? »

Le rhinocéros regarde sous les pierres, derrière les arbres, dans l’eau. Choux blancs ! Il jette un œil dépité vers la savane qui ondule comme un mauvais rêve. Nouveau fiasco. Nouveau désespoir.

Une douleur térébrante lui perce le cuir. Il râle.

Hier, elle était sur son nez et brillait dans l’ombre, sa belle corne de lumière. Aujourd’hui, le visage chagrin et plus nu qu’un désert, il se désole et se tourmente.

Mais qu’y faire ? Il n’y aura pas de lune ce soir et la complainte d’un brave rhinocéros n’y peut rien.

Le papillon

Le papillon géomètre

Quelque part

Entre ses antennes noires

Archive les odeurs

Son vol est un logogriphe

Et du coq à l’âne

Et de l’âne à la fleur

Il passe

Dans un embrouillamini

De petites haltes et de courses ivres

Itinéraire baroque

Dans les chemins tortueux

De l’air

Qu’il étiquette pourtant

De repères et de signes

Car il n’est pas brouillon

Le papillon

Dans son jargon

Abscons


Et son vol hiéroglyphique

Répertorie chaque parfum

Matricule chaque pédoncule

Tout un fourbi végétal

D’effluves nébuleux

Qui se fignolent

Entre sépales et corolle.

Le lama

Lama

Nef des hautes terres

Vaisseau sans coque et sans mâture

Au mufle comme un rostre

Porteur de fret qui tangue

Roule

Et franchit des écluses

De granit

Pour s’apponter aux arêtes

Et jeter l’ancre dans les vertiges

Cargo sans cale

Arche et caravelle

Que rien n’arraisonne

Ni le vent du soir

Ni les naufrageurs du ciel qui allument la foudre

Paquebot sans équipage

Qui vogue dans cet océan de crêtes

Bourlingueur

Loup de mer

Sans carte et sans boussole

Vigie !