Les filles sont toujours au nombre de quatre, bien que cette fois le titre français ne l’indique pas. Voici la énième adaptation de ce roman à succès, déjà vu de nombreuses fois au cinéma dès le muet, à la télévision, en série, en dessin animé. Une nouvelle version était-elle utile sinon indispensable, après celle, estimable mais assez académique, de Gillian Armstrong (1994) et la série télévisée anglaise (2017) ? On peut répondre positivement, tant le présent film apporte une vision très neuve et pas du tout stéréotypée de cette histoire qui décrit le passage de l’adolescence à l’âge adulte de quatre jeunes filles, leur vie quotidienne, leurs joies et malheurs. Elles vivent avec leur mère pendant que leur père pasteur est parti comme chapelain des troupes nordistes pendant la Guerre Civile. Cette chronique est, dès l’œuvre littéraire, l’occasion de portraits où chaque lecteur, lectrice surtout, peut reconnaître une partie de soi, le contexte mis à part. Pour cette version, Greta Gerwig, cinéaste talentueuse (Lady Bird) et actrice du jeune cinéma américain (plus de trente films dont Frances Ha ou Greenberg, de Noah Baumbach) est revenue aux écrits autobiographiques de la romancière et a fait souffler dans le film l’élan d’émancipation dont était porteuse Alcott (celle-ci, par exemple, aurait voulu une autre fin au roman que celle imposée par l’éditeur. Gerwig la restitue). Précisément, pour mieux faire sentir cette soif de vie et de liberté qui entraîne les protagonistes, Gerwig a choisi de briser l’ordre chronologique en juxtaposant des flash-backs suscités chacun par les personnages, surtout par Jo, la future romancière. Le résultat est très efficace, car ainsi le film est comme emporté par le torrent de la destinée se nourrissant des souvenirs qui se déversent dans le présent. Le montage très subtil fait se répondre les époques, par un détail, une situation, un motif, le film les entrelaçant comme le fait la mémoire.
Alain Vauchelles

