Sambre, de Jean-Xavier de Lestrade (Belgique-France, novembre 2023 / février 2024, Koba films)

Fiction en six épisodes, librement adaptée de l’histoire vraie du « violeur de la Sambre », Dino Scala (ici rebaptisé Enzo Salina) relatée par la journaliste Alice Géraud.

1988-2018 : trente ans pendant lesquels a sévi ce criminel, faisant une soixantaine de victimes. Quelques personnages sont récurrents, comme la première victime, le jeune (de moins en moins) gendarme (Julien Frison) et ses collègues (en dessous de tout) et Salina (Jonathan Turnbull), dont on sait dès le début qu’il est le violeur. D’autres personnages importants apparaissent le temps d’un épisode, la juge d’instruction (Pauline Parigot) qui comprend en 1996 que tous les viols recensés dans la région sont du même auteur, la maire communiste (Noémie Lvovsky) d’une petite ville de la Meuse qui essaie vainement en 2003 d’alerter sur l’affaire, la scientifique (Clémence Poésy) qui va localiser le violeur en 2007, le temps de deux épisodes pour le commandant Winckler (Olivier Gourmet) qui enquêtera de 2012 à 2018 jusqu’à l’arrestation du coupable.

Travail remarquable de ce réalisateur, qui avait déjà marqué les esprits par ses documentaires comme La Justice des hommes (2000) ou Un coupable idéal (Oscar en 2002), ou la série Laetitia (2019). Il s’abstient de tout sensationnalisme : « Pour Sambre, on a adopté la démarche inverse de la sur-dramatisation. On a décapé ». Il choisit de mettre en avant les victimes dans des récits centrés chacun sur un personnage-clé, alors que l’habitude veut qu’on privilégie plutôt le criminel, figure sensée fasciner davantage le public. Il s’agissait pour lui de faire comprendre qu’une victime de viol est marquée à jamais, que sa vie en est bouleversée au plus profond d’elle-même, que la souffrance jamais ne s’éteint. Christine, la première victime (Alice Poisson, juste et poignante), est l’incarnation la plus claire de ce traumatisme. Il garde toujours la bonne distance, nous invitant à une continuelle réflexion. Le fait de connaître le violeur, de le suivre en parallèle, est décisif : il ne s’agit pas d’un « whodunit », mais d’une chronique montrant tous les manquements et les aveuglements de beaucoup, les souffrances de certains, les sursauts courageux de quelques-uns, tout cela étant d’autant plus criant et insupportable que nous savons. Le criminel est un bon ouvrier, bon père de famille, entraîneur de l’équipe de foot de jeunes, ami de tous et en particulier des gendarmes, un « bon français ». Au-delà de sa personne et de ses méfaits, c’est aussi toute une communauté qui est ainsi analysée. Le monstre n’en est pas un, c’est ce que presque personne n’a pu, consciemment ou non, admettre.